L'Afrique Noire : Quel avenir pour quel passé?

 

 
En 1960, l'Afrique noire comptait environ 210 millions d'habitants; sur un total mondial de l'ordre de 3 milliards. Elle ne représentait donc numériquement que fort peu - 7 % seulement de l'humanité - et culturellement encore bien moins: elle n'avait, disait-on, rien inventé, et la communauté des hommes avait progressé sans elle, restée ignorée pendant des siècles derrière ses déserts et ses côtes inhospitalières.

Maintenant, en quarante ans, sa population a triplé, tandis que celle du monde n'a que doublé. Dans 25 ans, avec 1,4 milliard, quatre fois notre Europe des Douze, elle constituera, après l'Asie, le deuxième continent.

L'espérance de vie y diminue cependant rapidement et tend vers la quarantaine, la trentaine dans beaucoup de régions ravagées par les famines et les guerres civiles. Au Siera Leone on ne vit plus en moyenne que 27 ans seulement! Seule l'Afrique australe fait exception à cette désolante constatation, mais la propagation foudroyante du sida, à laquelle ses préjugés refusent d'opposer les moyens efficaces, risque de plus en plus de la condamner au sort commun des hommes dans la malheureuse Afrique noire d'aujourd'hui.

 

Les chances de l'Afrique Noire

 

   

Sur les six enfants que procrée une femme noire, un mourra avant cinq ans et un seul atteindra nos longévités européennes.

Serions-nous cyniques en pensant que pour une Afrique aussi mal partie, cette natalité exceptionnelle constitue une chance? Elle lui permet d'échapper aux conséquences démographiques de la mortalité la plus élevée du monde, mais surtout de détenir la population la plus jeune, une majorité de 15/20 ans, et, surtout, de bénéficier d'un renouvellement rapide des générations.

Les séquelles d'un post- colonialisme raté pourraient donc s'y effacer rapidement dans les esprits.

Au contraire des dénigrements de l'Afrique d'hier et d'aujourd'hui, l'accroissement rapide des populations urbaines constitue un autre facteur favorable à l'évolution des mentalités. Les villes décuplent leurs effectifs, dans le temps où la population générale triple. Ce facteur de changement agit d'autant plus vite que les villes africaines sont, pour la plupart, dépourvues de pesanteurs historiques: presque rien n'y est à conserver, et rien d'authentiquement africain. Un peu de Léopold II tout de même, quelques boulevards prestigieux, pour rappeler que l'ouverture que l'on attend de l'Afrique de demain doit aussi réhabiliter le passé qui l'a engendrée, comme nous avons tenu nous-mêmes à réhabiliter Rome et Athènes. A part cet îlot de passé, les immenses étendues urbaines forment le creuset dans lequel se dissolvent les divisions ethniques et se créent les nouvelles cultures.

 

Pour autant, l'Afrique des campagnes restera-t-elle passive? Elle retourne vers l'autosubsistance pré-coloniale, certes. Mais avec des ferments qui continuent à la travailler. On y écoute peut-être encore le sorcier, mais davantage l'infirmier, le maître d'école et le transistor. Evoque-t-on les esprits, les ancêtres? Oui, mais en secret, alors qu'un clergé indigène, bien plus nombreux que les missionnaires d'antan, rassemble les fidèles dans des liturgies empreintes d'une spontanéité, d'un communautarisme et d'une chaleur dont nous avons perdu le souvenir.

L'Afrique vibre et chante

 

   

Là, maintenant, et ailleurs en des lieux moins pieux, l'Afrique vibre et chante dans des musiques qu'elle invente, et qui l'élèvent, au contraire des grotesques folklores "authentiques" qui prétendirent, un temps, la ré-ensevelir dans son passé. Retournent vers ce passéisme les "dinosaures", ces vieux politiciens, alternativement nationalistes ou régionalistes, au gré de leurs intérêts, qui déclament de vieux slogans devant des foules rameutées par leurs soldatesques, mais résignées.

Cette résignation pourrait-elle obérer l'avenir du continent noir? Elle la tire probablement du sentiment de sa négritude. Car, selon le très beau texte de Thérèse Pujolle dans "L'Afrique Noire" - Dominos/Flamarion - qu'est-ce qu'être Noirs aujourd'hui, dans un monde dominé par les Blancs et les Jaunes? C'est, comme hier, être partout dans le monde l'objet d'un racisme particulier, comme le fut - l'est? - l'antisémitisme, d'un mépris d'autant plus ressenti qu'ils ne peuvent s'en distancer, car il colle à la couleur de leur peau . Un apartheid de fait se camoufle derrière les beaux discours et l'abolition apparente des discriminations. La négritude se nourrit aussi du sentiment persistant d'avoir été l'esclave, le colonisé, et de le demeurer tant d'années après d'illusoires indépendances.

 

Etre Noir aujourd'hui, c'est, en face de l'Autre, se reconstruire, toujours et sans fin, une introuvable dignité.

La négritude des années vingt, celle de l'Antillais Césaire et du franconissime Senghor, celle d'une élite littéraire extérieure à la masse "nègre", est devenue le sentiment commun de tous les Africains noirs. S'assumer comme Noirs, en tirer une fierté, apparaît comme la seule issue. Elle est devenue, au fond, le moteur du mouvement qui a porté Mandela - enfin - à un premier triomphe noir. S'assumer comme Noir n'est plus ressenti comme irréaliste, et deviendra un atout.

Voilà l'antidote, le contrepoison aux replis sur soi, aux tribalismes, même s'il tarde à agir. Vont dans le même sens les déchaînements des soldatesques, gouvernementales et rebelles un peu partout, et les occupations étrangères, zimbabwéenne, ougandaise, rwandaise au Congo.

Elles ignorent les clivages ethniques, et renforcent les identités nationales créées par les colonisateurs, et que l'on fut trop tenté de renier après leur départ. Chez nous, lors de la romanisation, et après les invasions barbares, furent vite oubliés les Nerviens, Trévires, Aduatiques etc..! Mais subsisteront les identités surgies de l'Empire Romain, dont Charlemagne se présentera comme l'héritier. Domineront dans les consciences, non plus les appartenances tribales, mais de plus larges et plus fondamentales divisions, comme celles qui séparent les univers latin, germain et slave.

Les grands clivages

 

   

On voit, aussi en Afrique noire, se maintenir trois ou quatre de ces clivages en profondeur:

  • la scissure qui court du Sénégal au Sud de la Somalie, entre les chamito-sémitiques et la masse bantoue; ou, dans les mêmes confins, la ligne de partage entre christianisés et musulmans;
  • les trois exceptions à cette dualité fondamentale:

    1. celle qui isole les Nilotiques à la fois des Soudanais et des Bantous congolais;
    2. la singularité éthiopienne, issue d'une antique émigration yéménite, confortée par la conversion précoce au christianisme copte;
    3. la persistance, à l'extrémité
      sud-ouest de l'Afrique, d'une minorité blanche et de larges enclaves de Boers et de métis boers/hottentots dont la principale, aussi vaste que les territoires éthiopien ou nilotique, s'étend du Cap au nord de la Namibie.

Cette diversité, qui n'est pas tribale, mais profondément culturelle, assise sur des différences fondamentales d'origines, de langues et de religions, mérite d'être éclairée par le rappel d'une histoire, inconnue de la plupart des Noirs. Ils pourraient y retrouver des facteurs de dignité, et une réhabilitation de leurs rapports avec les Autres, et surtout les Européens.

Brève histoire des civilisations noires

 

 

Les traces les plus anciennes des civilisations noires se trouvent dans l'histoire de l'Egypte pharaonique. En visitant le musée d'égyptologie de Berlin, le visiteur découvre avec émerveillement une ravissante statuette représentant la reine Tii: elle est noire, et force ainsi la curiosité. S'agit-il de la couleur du matériau dont elle a été tirée? Non, la biographie du modèle est plus ou moins connue: elle fut apparentée au chef de guerre, tout aussi noir qu'elle, d'un pharaon. On remonte la piste: y eut-il donc aussi des pharaons noirs? Oui, et même plusieurs dynasties, pendant près de trois siècles, de 950 à 663 avant J.C; celles que les égyptologues ont appelée couchitiques, de l'ancien nom du "pays de Koush", le Soudan noir d'aujourd'hui.

Entre 600 et 500 av. J.C., on découvre les premières traces d'un âge du fer bantou, à peu près contemporaines de celles que l'on retrouve chez nous, en Europe, datées de l'entre - 1.000 et - 500.

 

Il n'existait donc, à cette époque, pas ou guère de retard des Noirs par rapport aux Blancs.

La dispersion ultérieure des Bantous, de la Guinée à l'Afrique du Sud, répandra les techniques métallurgiques dans toute l'Afrique Noire. Elle s'étendra sur deux ou trois millénaires, et se termine de nos jours par la submersion démographique de l'Afrique du Sud.

Entre-temps, les Noirs auront fondé une vingtaine de royaumes et d'empires, autant, à peu près, que nous en avons fondés nous-mêmes en Europe. Ils nous sont connus par les relations de voyageurs arabes et portugais.

De grandes ruptures - l'expansion musulmane, les premiers contacts avec les navigateurs européens, la traite des Noirs et la colonisation européenne - empêcheront cependant les civilisations noires d'atteindre un épanouissement propre, qui leur aurait permis de se débarrasser par elles-mêmes, comme nous le fîmes pour la nôtre, de leurs aspects négatifs: l'esclavage, le tribalisme et les pratiques inhumaines.

Les ruptures de l'Histoire

 

   

Voyons plus en détail le bilan des ruptures, pour mesurer leurs conséquences sur le développement.

 

Le prosélytisme musulman, d'abord. Il ne concerne vraiment que l'Afrique soudanaise, ainsi qu'une étroite bande côtière orientale, de la Somalie au Mozambique. Ce n'est qu'au XIXe siècle que les Arabes atteindront l'Afrique Centrale, à peu près en même temps que les Européens, mais avec des visées à peu près uniquement commerciales et esclavagistes.

Du XIIIe au XVIe siècle, convertis et infidèles s'affrontent dans l'Afrique soudanaise. L'empire du Ghana, qui a refusé la conversion à l'Islam, disparaît dès le XIIIe siècle. Celui du Mali, qui l'a acceptée, contrôlera rapidement tous les circuits commerciaux du Sénégal au Niger, et un de ses souverains, Kankan Moussa, de passage au Caire, éblouira ses hôtes par l'étalage de ses richesses. L'empire Songhaï, devenu aussi musulman, bâtit trois grandes cités, orgueil de la conscience africaine; Gao, Tombouctou et Djenné, avant d'être détruit par les Marocains en 1591.

L'organisation de ces Etats noirs est décrite par les géographes arabes Ibn Batouta et Léon l'Africain, et reflétée dans toutes sortes d'écrits de scribes et lettrés actant les traités et transactions des grandes familles de souverains et commerçants noirs avec le Maghreb et l'Egypte. Le pouvoir repose sur la maîtrise du commerce et la contrainte administrative imposée par les grandes cités aux populations rurales. On est loin du caractère primitif que l'on accole trop volontiers aux structures sociales subsahariennes.

Est-ce à mettre uniquement au crédit de l'Islam? Certainement pas: plus tard, les Portugais nous donneront des Etats du Golfe de Guinée, du Congo et du Monomotapa, des images de sociétés non islamisées, mais cependant administrées, policées et commerçantes.

L'influence arabe aurait été positive si elle avait su imposer l'instrument décisif d'administration et de culture, l'écriture, et si elle n'avait internationalisé le commerce des esclaves. L'Afrique deviendra le stock d'hommes dans lequel l'Asie et l'Amérique puiseront jusqu'à ce que l'occupation de l'Afrique par les colonisateurs européens mette fin à ce honteux trafic.

 

Entre-temps, dans les royaumes non islamisés akari (Ghana actuel), yoruba (Nigéria) et edo (Benin), s'épanouissent l'artisanat des métaux, le commerce des noix de kola, et un art raffiné de la sculpture. Plus au Sud, les royaumes des savanes Loango, Kongo, Kuba, Luba, Lunda, Humbe sauront imposer d'eux-mêmes des hiérarchisations des rapports politiques et sociaux entre grandes et petites chefferies qui subsisteront jusqu'au XIXe siècle. Au centre, des castes d'éleveurs feront accepter, bon gré mal gré, des rapports de type féodal par les agriculteurs parmi lesquels ils s'étaient insérés à partir du XIVe siècle ou du XVe siècle. Plus à l'Est, enfin, la barrière swahilie limitera, de nouveau jusqu'au tournant du XIXe siècle, les empiétements arabes. Encore plus loin, les édifices cyclopéens du Monomotapa restent les témoins d'une civilisation quasi mycénienne. L'Afrique noire était donc parfaitement capable de trouver d'elle-même, mais à son rythme, les progrès et les équilibres nécessaires.


L'époque des Grandes Découvertes portugaises et espagnoles apporte aux Africains noirs les plantes américaines, principalement le maïs et le manioc, qui bouleverseront leur alimentation. Leur aptitude à fournir des rendements incomparablement plus élevés que l'éleusine et le sorgho favorisera l'accroissement démographique, et fera plus que compenser les prélèvements humains opérés par la traite. Sans elles, l'Afrique d'aujourd'hui ne pourrait pas nourrir sa population. Leur introduction par les Européens du XVIe siècle fut donc l'événement majeur de l'histoire des "temps modernes" du continent noir. Les Africains surent d'ailleurs, bien mieux que les Amérindiens, gérer l'exploitation de ces espèces végétales. Rappelons en effet qu'une agriculture mal maîtrisée fut probablement à l'origine de l'extinction de la civilisation maya.

Par contre, la traite négrière, du XVIIe au XIXe siècle, est généralement mise au passif des Européens. Rappelons cependant que s'ils vinrent acheter des esclaves sur les côtes africaines, c'est parce qu'ils y étaient à vendre. La traite arabe avait stimulé un marché intérieur préexistant. Elle dura d'ailleurs beaucoup plus longtemps que l'européenne: du XIe au XIXe siècle, et elle a repris depuis les Indépendances. Elle laissa peu de survivants parmi les douze millions d'hommes qu'elle importa dans les pays acheteurs, de la Mauritanie au Maghreb et à l'Arabie, tandis que les descendants des esclaves, bien moins nombreux, enlevés par les Européens sont devenus les dizaines de centaines de millions d'Antillais et de Négro américains. Serait-ce encore faire preuve de cynisme que de constater que, finalement, et en dépit de son indiscutable cruauté, la traite européenne a davantage servi l'expansion culturelle et démographique des Noirs, que ne l'aurait permis le maintien de ses victimes dans leur continent d'origine. Aucun de leurs héritiers ne désirerait d'ailleurs y retourner. Ils ont su faire éclore de nouvelles façons de penser et de sentir qui se sont exprimées dans le gospel, le jazz, la peinture, la sculpture, la littérature etc…dont notre culture européenne d'aujourd'hui porte profondément l'empreinte.

La traite n'eut pas que des conséquences démographiques et culturelles. Elle assura aux Etats côtiers du Golfe de Guinée la suprématie sur les royaumes et empires soudanais, auparavant prédominants. Elle suscita aussi l'essor et le rapide déclin d'Etats prédateurs de leurs voisins et amplifia probablement bien des haines et des conflits tribaux. Ainsi, par exemple, dans l'ex Congo Belge, à trois reprises la limite entre rebelles et gouvernementaux s'est située sur les cours Nord-Sud du Lualaba et du Lomami atteints par les esclavagistes arabes il y a un siècle. La traite fut donc aussi traumatisante pour ceux qui y échappèrent que pour ses victimes.

 


La dernière grande rupture naquit d'un malentendu. Les premiers explorateurs qui s'éloignèrent des côtes durant la seconde moitié du XIXe siècle donnèrent des Noirs l'image péjorative de sauvages cannibales et polygames, de guerroyeurs cruels en conflit perpétuel avec leurs voisins, de menteurs et de voleurs à l'égard des étrangers. Cette caricature s'ancra dans les imaginations populaires d'Europe sur le fond des convictions raciales de l'époque. Mais contradictoirement, les Eglises, toujours en quête d'aumônes pour leurs missions, leurs dispensaires et leurs écoles, diffusèrent la bonne bouille du malheureux nègre sentimental, naïf et ignorant, qui sera confortée par des publicités du genre de "Y a bon Banania". A l'opposé de ces simplismes, les monographies ethnographiques des missionnaires et des administrateurs territoriaux démontrèrent la complexité des sociétés et des institutions noires, leurs méritoires solidarités, la logique de leurs structures familiales, claniques et tribales. Mais, trop scientifiques, ces descriptions ne sortirent guère du cercle étroit des spécialistes. De même, les arts africains, trop éloignés de nos modèles classiques, furent perçus comme "primitifs" et n'intéressèrent que quelques artistes et collectionneurs, qui les rangèrent en général au rayon des curiosités. Enfin, la parole ne fut gère donnée pistes aux Africains pour qu'ils puissent s'expliquer sur eux-mêmes. Au total, prévalut finalement l'imaginaire plutôt sympathique de l'album "Tintin au Congo", qui fut probablement le plus diffusé dans le monde des livres sur la colonisation.

Du côté des Africains, l'apparition inopinée, après des millénaires d'isolement, de colonnes armées surgies de l'inconnu ne pouvait que susciter l'effroi. Les réquisitions de vivres et de porteurs, et ensuite de travailleurs pour la construction des pistes et des voies de communication, provoqueront la fuite en brousse et en forêt, l'abandon des villages et une désertification apparente de vastes régions, qui feront croire à des dépopulations.


L'arrogance de beaucoup de Blancs, l'apartheid qui résultera de leur souci de préserver leur sécurité, leur santé, leurs valeurs et leurs modes de vie dans un univers humain inconnu, d'autant plus redoutable qu'ils n'étaient que quelques uns parmi des millions, susciteront l'incompréhension de communautés à priori hospitalières, mais rendues parfois méfiantes par les razzias esclavagistes d'antan ou en cours ailleurs. L'introduction forcée de la monnaie dans des relations de troc et des cultures de rente dans des économies de subsistance accentuèrent les incompréhensions mutuelles, et instaurèrent des rapports de force plutôt que de confiance, qui furent encore davantage altérés par le recours à des interprètes, capitas, militaires et "sentinelles" virtuoses dans l'art de détourner à leur profit le sens des relations qu'ils étaient chargés d'établir et de maintenir. Surtout, les épidémies, bien plus que les génocides imaginés à posteriori par l'angélisme tiers-mondiste, décimèrent des populations que leur isolement avait préservées et qui n'étaient donc pas préparées biologiquement à les subir.

Mais, passé ce traumatisme, la colonisation fut plutôt bien acceptée - ou bien ses victimes jouèrent à la perfection le jeu qui leur était assigné. A preuve, le succès des écoles et des missions religieuses, l'adoption de la langue et de la religion du colonisateur, le recours massif aux dispensaires et centres médico-sociaux, ainsi qu'aux administrations coloniales pour la solution des litiges et des difficultés de vie, l'attraction exercée par les villes européennes, un style de relations familières ou patriarcales plus que de dominant/dominé etc. Ce n'est qu'à posteriori que les historiens africains, désireux légitimement de se construire une histoire nationale, verront dans quelques grèves, émeutes et mutineries, ainsi que dans l'apparition de sectes religieuses et de messianismes dérivés du christianisme, les premiers signes d'une volonté d'indépendance. Celle-ci puisa plutôt sa source dans les frustrations générées par les situations d'apartheid dans l'ordre colonial, exploitées par des politiciens souvent sincères mais parfois uniquement habiles, inspirés par les valeurs citoyennes et les idées démocratiques importées par les colonisateurs, et qui se retournèrent contre eux: la colonisation européennes portait en elle-même les germes de sa propre destruction.

Que disent les Africains noirs d'aujourd'hui ?

 

Que disent beaucoup d'Européens ?

Ce n'est pas notre langage

"Non, nous ne vous avons pas demandé, hier, de venir chez nous, mais vous l'avez fait et devez en assumer les conséquences. Oui, nos indépendances sont ratées, oui, nous devons prendre notre sort en nos propres mains, mais votre passé vous condamne à continuer à vous occuper de nous. Cessez de nous accabler sous l'humiliante énumération de vos bienfaits passés, et nous oublierons les méfaits de la traite et de la conquête coloniale. Et surtout que vos financiers cessent de nous harceler par le rappel de nos dettes et par leurs ajustements structurels: ils oublient le déséquilibre permanent, et même croissant, des termes de l'échange entre pays pauvres et pays riches qui impose le maintien de flux financiers en sens inverse, pour que l'économie de la planète puisse continuer à tourner".

 

 

"L'Afrique noire absorbe près de la moitié des aides publiques mondiales au développement. Economiquement, elle ne représente plus rien : 1% des exportations mondiales en 1990, encore moins maintenant, sans doute. On pourrait donc se passer d'elle. Qu'on annule ses dettes, qu'on ignore sa permanente mendicité et qu'elle se débrouille ! Elle s'en sortira peut-être mieux sans nous".

On ne peut ignorer ceux qui, demain, formeront le deuxième bloc humain du monde, converti, pour sa plus grande part, à nos valeurs occidentales et à nos conceptions philosophiques, alors que l'Asie demeure incurablement empreinte d'idéologies musulmanes, hindouistes ou chinoises, qui peuvent, certes, susciter nos curiosités et nos sympathies, mais pas notre adhésion. Le poids de l'Afrique, joint au nôtre et à celui des Amériques, équilibrera la balance avec une Asie surchargée par la moitié de l'humanité.

L'Eglise d'Ethiopie, qui a été l'épine dorsale de la nation, a bénéficié pour son renouveau contemporain de la sollicitude de l'empereur Hailé Sélassié. Il a favorisé la traduction de la Bible en amharique, comme l'introduction partielle de cette langue dans une liturgie jusqu'alors toute entière en guèze (langue littéraire et religieuse comparable à notre latin du Moyen Age).

De même, il a créé une école théologique en 1944 pour un clergé surabondant mais peu instruit et placé à la tête de celle-ci un Arménien puis un Syrien, dans le souci de regrouper les Eglises sœurs non chalcédoniennes, c'est-à-dire monophysites.

L'Eglise éthiopienne, la plus nombreuse dans cette communauté de croyances, et seule, à l'époque, à être une Eglise d'État, prit conscience de ses responsabilités en ce sens, comme en témoigne la rencontre organisée à Addis-Abeba entre toutes les Eglises monophysites en 1965. L'empereur aurait voulu également lui voir assumer un rôle social en rapport avec son immense richesse foncière.