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A UN HISTORIEN |
Un ancien colonial parle à un historien congolais
par Oscar Libotte, Président Honoraire de l'Urome
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Je ne désire nullement affaiblir le projet, tout à fait légitime, de constituer une histoire du Congo vue par un Congolais, et je me réjouis même que vous ayez trouvé vos moyens de diffusion dans les pays des anciens colonisateurs belge et français de lAfrique noire. Je sais cependant, pour lavoir appris au fil des révisions, successivement unitaristes et régionalistes du passé de mon propre pays, et de celles de la colonisation, hier célébrée et aujourdhui chez moi occultée ou reniée, que les histoires nationales sont sélectives, et que leurs auteurs en valorisent les aspects qui leur conviennent et inculpent autrui de ce quils rejettent. Il ny aurait cependant rien de contraire à l'inévitable subjectivité dans laquelle ils sont entraînés, ni de déshonorant, à ce que le bilan de la brève période coloniale belge soit tiré par les historiens congolais de la même façon que les nôtres l'ont fait pour la beaucoup plus longue occupation romaine. Nous reconnaissons volontiers que, quelles quaient pu être leurs motivations impériales, économiques, culturelles, évangéliques etc les Romains et les Chrétiens de leur Empire, héritiers eux-mêmes des cultures grecques et orientales, ont édifié les structures de lEurope actuelle sur des fondations celtiques, germaines et gauloises. La rapidité avec laquelle les Congolais ont, à leur tour, assimilé les concepts de leurs propres colonisateurs est tout à leur éloge.
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Le " boom " économique de la
Belgique et la paupérisation simultanée du Congo, qui suivirent
immédiatement lindépendance, dans les années
soixante, démentent lassertion suivant laquelle la colonisation
aurait été prédatrice. Les richesses du Congo nétaient
en effet nullement transférées en Belgique : elles demeuraient
intégralement acquises ou retournées au Congo par le système
financier et économique colonial belge qui reposait sur le principe
de la séparation des budgets, des finances et des économies.
Celui-ci n'autorisait pas, comme actuellement, la sortie de la valeur des
biens et des services produits sur place et, lorsqu'ils étaient exportés,
en exigeait le retour aux prix des marchés mondiaux. Ces ressources,
jointes à celles fournies par la gestion du domaine public et par
le régime fiscal, qui frappait surtout les entreprises et les Européens,
finançaient un développement qui avait porté le Congo
belge au niveau de prospérité des pays méditerranéens
d'alors.
Pour la Belgique, linvestissement en hommes et en capitaux dans le seul sens de la Belgique vers le Congo, sans retour autre que lapprovisionnement de son industrie en matières premières quelle aurait aussi bien pu acheter ailleurs à moindre coût avait creusé un écart économique considérable par rapport aux pays, tels que les scandinaves, lhelvétique, le batave et le germanique, qui ne sétaient jamais lancés dans la ruineuse aventure coloniale, ou sétaient trouvés dégagés depuis longtemps de ce mirage. |
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Les mobiles de lentreprise congolaise, dans le chef de ses acteurs, furent loin dêtre uniquement économiques et financiers, mais multiples, complexes et entrelacés : le goût de lexotisme, du risque et de laventure pour beaucoup, les ambitions de carrière et de fortune pour certains, mais aussi le prosélytisme, laltruisme, le désir de se libérer des contraintes de leur société etc Au total, beaucoup dillusions, qui les éloignaient des médiocrités. Dans le chef de la Belgique, on ne trouve que le désir de sortir Léopold II dune entreprise qui le discréditait et de maintenir son rang parmi des " puissances " de lépoque. Il faut donc bien mal les connaître pour donner à croire que les colonisateurs, peu importe quils aient été chercheurs scientifiques, missionnaires, magistrats, fonctionnaires ou colons, ne pouvaient être animés que de mobiles sordides et mesquins. Lextraordinaire abondance des études quils ont consacrées à une approche sympathique des cultures et des institutions indigènes et la prolifération, inimaginable de nos jours, des uvres éducatives et humanitaires quils ont créées ne peuvent sexpliquer par la seule volonté d asservir le Congolais. Point nétait besoin de créer à cette seule fin plus de 25.000 établissements scolaires, dont trois universités, près de 300 hôpitaux et plus de 2.000 autres établissements médicaux. Quelques explorateurs, officiers et missionnaires avaient suffi pour établir cette servitude, que vous et moi déplorons maintenant, mais qui se situait dans lesprit du temps.
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Sagissant des " mains coupées ", dorigine africaine ou arabe, mais présentées comme une sorte dinstitution typique du règne du Roi-Souverain, vous citez en page 324, à lappui de votre propos, un texte de Jean Stengers, professeur dhistoire contemporaine à lUniversité de Bruxelles, mais vous omettez la note qui le complète : " Dans la réalité, ces mutilations furent causées par des soldats livrés à eux-mêmes. Ces mutilations, on le notera, nétaient pas imposées à titre de châtiment. La version populaire qui fit et fait encore des mains coupées le symbole du règne léopoldien a donc sur ce point dévié vers la légende ". Une commission denquête dépêchée au Congo en 1904 avait déjà conclu dans le même sens, en excluant toute implication dEuropéens dans cette ignominie. On retrouve de pareilles outrances passionnées et des procès dintention en pages 334 à 336, à propos des motivations, présentées comme exclusivement égoïstes et financières, de Léopold II. Au début de son entreprise, cependant, en 1876, lors de la Conférence Géographique de Bruxelles, le caoutchouc, qui deviendra vingt ans après la principale ressource de son Etat Indépendant du Congo, navait presque aucune valeur et le Roi-Souverain dut engloutir sa propre fortune dans son entreprise africaine avant que limprévisible invention du pneu dauto ne vienne la valoriser. |
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Lutilisation quil fit alors des revenus inespérés quil en tira, si elle est critiquable du point de vue des Congolais et des coloniaux, ne le fut point par rapport aux idées impériales de son temps et de son milieu, suivant lesquelles les colonies devaient, en contrepartie de la civilisation quelles sont censées recevoir par lévangélisation, servir à lenrichissement et à la grandeur des métropoles. Léopold II pourvut donc à lembellissement de la Belgique, par ses constructions laekenoises, spadoises et ostendaises, et surtout la réalisation de lensemble urbanistique Cinquantenaire/Tervuren et du Musée qui en constitue laboutissement, lequel abrite un trésor artistique et scientifique congolais qui aurait été, sinon, entièrement perdu, si lon en juge par ce quil est advenu des collections laissées au Congo. Sa résidence francilienne et sa villa sur la Côte dAzur paraissent bien modestes face aux palais, joyaux, collections dart ainsi qu'aux biens dagrément et dostentation que soffraient, à leur seul usage, les autres têtes couronnées dEurope de son temps. Certes, les coloniaux de lépoque désapprouvaient lapparat des réalisations belges comparé à linsuffisance des moyens laissés à leur disposition, mais il ne faut rien exagérer : les transferts nets vers la Belgique ne dépassèrent guère trois milliards de francs belges actuels (p. 336 de votre ouvrage) en une trentaine dannées, soit une centaine de millions par an, moins dun millième des revenus de la métropole. On peut douter qu'ils aient suffi à financer tout l'apparat architectural et urbanistique de Léopold II. Ces transferts disparurent avec la séparation des budgets et des finances instaurée à partir de 1908, et il sinversa même comme je lai montré plus haut.
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Ceci dit, je dois souscrire entièrement aux constatations accablantes de cette commission concernant les sévices infligés aux Noirs. Léopold II fut, en effet, à lépoque, le seul souverain à ordonner une enquête internationale sur les agissements de sa propre administration. Ainsi mandatés, ses envoyés firent fort bien leur travail, sans rien négliger, mais aussi sans verser dans les excès déclamatoires des Morel, Hochschild, Marchal, Massoz etc,. obnubilés par la masse des critiques dont chaque époque accable ses dirigeants. Les abus qu'ils dénoncent sont peut-être bien réels, comme le sont toutes les histoires scandaleuses et horrifiques colportées par les plumes journalistiques et littéraires d'aujourd'hui. Mais personne ne croit qu'elles représentent la norme dans la société d'aujourd'hui: on n'écrit rien sur les trains et les avions qui arrivent à l'heure, mais on déverse des torrents d'encre sur les déraillements et les "crash". Les accusateurs de Léopold II perdent aussi de leur crédibilité en voulant faire croire que rien, absolument rien, nétait positif. On n'établit pas un bilan, on ne formule pas de jugement en ne mentionnant que le passif, et, pire, en le dramatisant. Appropriation par lEtat et par la Couronne des terres dites vacantes, régime des concessions territoriales, travail forcé tenant lieu dimpôt, confusion dans la personne des agents de lEtat, fonctionnaires, capitas et sentinelles, des fonctions économiques et régaliennes, exactions de la soldatesque, tout cela est vrai, mais ces mêmes agissements seront répétés, sous dautres appellations, après le départ, dans les années soixante, de ladministration de la Colonie qui y avait mis fin à partir de 1908. Ils ne sont donc pas à mettre en rapport avec un régime on les retrouve identiques, à la même époque, sur l'autre rive du Fleuve, en Afrique Equatoriale Française mais avec des sentiments de mépris, de supériorité raciale ou ethnique, et des situations disolement, dabsence de contrôle et de sous-administration, où les cupidités, les mauvais instincts des plus médiocres peuvent se donner libre cours sans être bridés par une organisation encore en devenir. |
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Ils sont à mettre en rapport avec les circonstances historiques et l'esprit raciste et impérialiste du temps: à la même époque, les Allemands décimaient les Hereros et les Ngonis, les Américains exterminaient les derniers Indiens encore libres, les Français lançaient leurs tristement célèbres "colonnes" militaires en Afrique Occidentale et les Anglais détruisaient l'empire Ashanti après en avoir incendié la capitale. Rien d'aussi délibérément sanguinaire ne peut être reproché à Léopold II. La position des coloniaux à légard des abus de l'administration léopoldienne a été bien décrite par le Docteur Jean Marie Habig, dans lenseignement médico-social quil prodiguait en Belgique, dans les années daprès-guerre, aux partants pour le Congo, sous les auspices du Ministère des Colonies. " Il ny a quune collectivité de Blancs et nous sommes toujours responsables, aux yeux des Noirs des excès de lépoque héroïque.. Il y eut une époque du caoutchouc que nous navons pas connue car nous nétions pas nés . Les bons Blancs sont arrivés. Ils soccupent maintenant du bien-être indigène. .. Et pourtant distinguer entre deux périodes est un acte abstrait . " . (Initiation à lAfrique - 1948). Mais, malgré cet inconscient culpabilisateur, notre esprit cartésien ne peut sempêcher de revenir au concret et à larithmétique. Quantifiés, les crimes dénoncés se trouvent replacés dans une plus exacte proportion.
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En page 344, vous évaluez à 13 millions, le nombre de vies humaines détruites sous Léopold II. Lorigine de ce chiffre se trouve dans des estimations de la population de la Terra Incognita pré-coloniale, incohérentes au point quelles séparpillent, au nombre dune trentaine, entre 11 et 50 millions dhabitants (Massoz Le Congo de Léopold II édition à compte dauteur Bruxelles). Une telle surabondance destimations aussi divergentes ne prouve que lignorance dans laquelle on se trouvait de la réalité. On ne peut donc que supposer quil y eut effectivement un dépeuplement, non chiffrable, qui aurait été, comme dans bien d'autres parties du Monde, la conséquence des maladies et des épidémies provoquées par le désenclavement du pays. Je rejoins sur ce point l'opinion du Prof. Jean Stengers (Congo - Mythes et réalités - page 190) : "On a parfois cru pouvoir trouver la cause principale de cette dépopulation dans les abus dont les populations indigènes furent victimes à l'époque de Léopold II. C'est là une vue polémique parfaitement absurde. A l'origine de la dépopulation se trouve avant tout la mortalité causée par différentes maladies, le plus souvent épidémiques, dont les ravages furent effroyables. La variole, et plus encore la maladie du sommeil, furent les fléaux les plus épouvantables. Certaines régions furent littéralement vidées par la maladie du sommeil. Dans cette extension tragique des maladies, la responsabilité incombe incontestablement aux colonisateurs européens: en créant des courants de circulation, ils ont fait circuler et, en fait, le plus souvent, apporté les maladies, mais c'est le type de responsabilité sans faute: nulle part dans le monde, pratiquement, on n'a pu ouvrir des pays neufs, isolés, aux contacts extérieurs, sans provoquer de telles catastrophes démographiques. La place du Congo dans le tableau général de ces catastrophes, qui s'échelonnent du XVIe au XXe siècle est, si l'on voit bien les choses, une place plutôt moyenne. |
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Le Congo, parmi les pays d'Afrique, est un de ceux qui ont sans doute le plus souffert. Mais l'Afrique, elle-même, dans son ensemble, a beaucoup moins souffert que le continent américain ou que l'Océanie où l'Européen, sans qu'il le veuille ou même sans qu'il le sache a, lorsqu'il est arrivé, prononcé pratiquement le verdict de mort de populations entières". A ces considérations, j'ajouterai qu'au Congo, la pénétration européenne ne peut être mise seule en cause: les Arabisés étaient parvenus, lorsque Léopold II arrête leur progression, jusqu'à la ligne presque médiane Lomamai/Sankuru. Au fléau des maladies contagieuses, ils ont ajouté les ravages provoqués par la chasse aux esclaves: prélèvement massif des individus les plus robustes, fuite des autres, dénatalité. Enfin, ne négligeons pas l'importance des massacres interethniques, dont nous avons vu la résurgence depuis lIndépendance (1,7 million de tués, presque tous civils, rien que depuis août 1998 selon l International Rescue Committee Bilan du Monde 2000 " Le Monde " - 2,5 millions en deux ou trois ans suivant une estimation plus récente - "LE SOIR" 23 juin 2001). Enfin, lAfrique noire se trouvait probablement déjà, avant Léopold II, dans une période de stagnation ou de déclin démographique provoquée par les traites atlantique et arabe qui avaient enlevé au continent une vingtaine de millions de ses habitants. Lapparition, après la reprise du Congo par la Belgique dune génération qui navait pas connu ces fléaux et bénéficia, au contraire, des investissements sanitaires de la Colonie amorça, lorsqu'elle parvint à l'âge adulte, dans les années vingt/trente, laccroissement qui sest poursuivi jusquà la fin du régime de Mobutu.
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Pour le portage, vous pêchez par sous-estimation : sil ne fallait (page 338) que 700 kg de chickwangue tous les 12 jours pour nourrir les 3.000 agents de Léopoldville, leur consommation naurait-elle été que de 19 grammes par homme et par jour ? On dispose de chiffres plus sérieux : vers 1890, près de 30.000 personnes transportant des charges de 25 à 35 kg (exceptionnellement 40) en étapes de 25 km étaient occupées au portage entre le Bas et le Haut Congo, tant pour lalimentation de Léopoldville que pour le commerce extérieur du Congo (Le Rail au Congo Belge 1890-1920 Editions Blanchart Bruxelles page 58). Au temps de ma jeunesse, en Europe, les soldats accomplissaient des étapes journalières de 40 km avec 30 kg sur le dos. Le portage privait cependant de leur famille dix fois plus d'hommes que nen nécessitera la construction du chemin de fer, quelques années plus tard. Le portage, héritage d'une situation pré-coloniale, fut ainsi probablement, avec les épidémies, le plus lourd tribut que la population du Congo dut payer pour souvrir au monde. La construction des voies de communication y mit pratiquement fin. Quil y ait eu ou non lépisode colonial, épidémies, portage, construction de routes et de chemins de fer auraient été le prix à payer par les Congolais pour sortir de leur isolement et accéder à une inéluctable modernité. En Europe, il fut probablement beaucoup plus important, au cours des vingt siècles de son histoire connue, pour parvenir au stade dévolution qui fut atteint au Congo en moins de cent ans. |
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Linexactitude vire à lextravagance lorsque, en page 653, vous vous faites lécho dune revendication réclamant à la Belgique 500.000 milliards de dollars américains à titre de dommages de guerre. Le P.I.B. de la Belgique sélevant à 265 milliards de dollars, il faudrait quelle consacre au Congo la totalité de ses ressources et renonce à nourrir sa propre population pendant près de deux millénaires. Vous appelez, il est vrai, la Belgique à placer en regard ses réalisations positives. Quel est donc, lhéritage que le colonisateur légua au Congo le 30 juin 1960 ? Il nous est impossible, il est vrai, daligner les chiffres de nos investissements matériels, financiers, humains et moraux. Nous ne les avons jamais mesurés. Mais j'ai conservé le souvenir dun Congo des Belges, où les Congolais bénéficiaient de revenus vingt fois plus élevés qu'aujourd'hui, dune monnaie stable, d'écoles et de centres de santé jusque dans les plus petits villages, d'hôpitaux, d'écoles secondaires ou professionnelles dans les centres plus importants, ainsi que de trois universités, deux opérationnelles et une en construction. Il avait fallu à la Belgique des siècles pour se constituer à elle-même un tel réseau sanitaire et éducatif , qui fut tissé là-bas, par les coloniaux, endéans la durée d'une vie d'homme.
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Une administration et une justice gratuites étaient accessibles sans frais à tous les Congolais. Ils ne devaient payer ni les juges ni les fonctionnaires. Les collectivités locales s'administraient elles-mêmes par les soins d'élus et des pouvoirs coutumiers émanant des administrés. Les Congolais étaient, en effet, loin d'être les victimes d'un régime répressif: la plupart des infractions, lorsqu'elles étaient commises par des Congolais, relevaient, non pas du droit européen imposé par les Belges, mais des anciennes coutumes maintenues en vigueur après avoir été dépouillées de leurs aspects inhumains. Des travaux d'intérêt général et éducatif imposés aux détenus, lassignation à résidence dans le village dorigine ou dans un centre de relégation ouvert remplaçaient le plus souvent l'enfermement, bien avant que la Belgique ne mette en uvre pour elle-même ces alternatives au régime carcéral. Les Africains bénéficiaient aussi de possibilités de circulation, - réglementées, il est vrai, par le souci d'éviter l'extension, actuellement démentielle, des villes et de leurs immenses favellas- mais dont les performances peuvent être mesurées par quelques chiffres: autant de trains de voyageurs et de marchandises circulaient en un jour que maintenant en un mois, le trafic fluvial du transporteur officiel était vingt fois plus important qu'actuellement, et le réseau routier, devenu maintenant inexistant ou délabré, s'étendait sur près de 150.000 km, le ferroviaire sur plus de 5.000 et le navigable sur 16.000. |
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L'écart des revenus entre les deux communautés, important il est vrai, se résorbait rapidement. Le fossé s'est de nouveau considérablement creusé après l'indépendance, les fonctionnaires internationaux et les techniciens étrangers bénéficiant de rémunérations incomparablement plus élevées que les Belges, dont on exigeait cependant des niveaux de formation, de qualification et d'efficacité beaucoup plus élevés qu'en Europe. Un sur dix, par exemple, des candidats à l'admission à l'Université Coloniale parvenait à la fin des études d'administrateur territorial. |
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Mais lordre colonial maintint trop longtemps en place des institutions coutumières obsolètes, telles que lusage de la chicote et le recours au travail forcé, même si leur application nétait plus devenue que marginale. Il neut que quelques décennies pour combler le fossé que des millénaires dévolutions séparées avait creusé entre ses composantes et pour intégrer les évolués dans une société plus égalitaire. Acculé ainsi à un inévitable paternalisme générateur de discriminations, il produisit lui-même les conditions de sa destruction en suscitant les revendications dindépendance, légitimes mais trop précipitées, dun peuple qui avait été unifié, équipé et instruit par lui. J'espère que les vues d'un ancien colonial, forcément fort différentes des vôtres, vous auront intéressé. Elles ont été formulées sans acrimonie, mais non pas sans nostalgie. |