L ' E T H I O P I E

Essayons de décrypter le mystère éthiopien :

 

   

Depuis sa constitution en nation, il y a deux millénaires, ce pays n'a jamais été colonisé, sauf pendant les cinq courtes années d'une conquête italienne avortée, entre 1935 et 1941. A la limite du monde connu dans l'Antiquité et le Moyen Age, peuplé d'hamito-sémitiques noirs, à mille lieues de notre Occident, il partage cependant avec nous un riche héritage judéo-chrétien, et a subi, sans s'y soumettre, les influences orientales, grecques et romaines qui nous ont façonnées.

 

Il se distingue ainsi de tous les autres pays de l'Afrique noire. Il faut y insister: nous avons été colonisés pendant des siècles; lui, non. Nous avons à notre tour colonisé; lui, non. Son existence indépendante, la seule dans l'Afrique noire de l'époque coloniale (à l'exception du Liberia qui était en réalité négro-américain), a toujours intrigué les curieux d'histoire africaine.

Nous aborderons l'énigme abyssine par son aspect qui nous est le plus compréhensible, tout en nous paraissant à la fois le plus proche et le plus étrange: notre communauté plus que millénaire de religion.

Une Eglise chrétienne et des traditions judaïques isolées en Afrique depuis presque deux millénaires

 

   

Les sources bibliques

 

   

La Bible, dans le Livre des Rois, recoupe de très anciennes traditions éthiopiennes. Salomon, le plus grand des Rois d'Israël, recevant la reine de Saba, aurait eu avec elle des relations plus que diplomatiques. Ainsi serait né Ménélik, père de la dynastie des Salomonides éthiopiens, qui fondèrent leur légitimité sur cette illustre ascendance. Se réclament aussi de celle-ci les Falachas, juifs noirs d'Ethiopie "rapatriés" dans l'actuel Etat d'Israël depuis quelques années.

 

Mais qui était cette reine de Saba ? Elle aurait régné vers 900 av. J.C. sur le Yémen actuel, séparé du reste de l'Arabie par un immense désert, le Rub-el-Kali. Son royaume était donc davantage tourné vers le Sud de la Mer Rouge et l'Ethiopie que vers les pays arabes.

Les Sabéens auraient ainsi dominé un temps le royaume d'Axoum, premier embryon de l'Ethiopie actuelle - mais les Ethiopiens prétendent l'inverse: Axoum aurait vassalisé Saba, ce qui est exact, mais pour une cinquantaine d'années seulement de leur histoire commune.

Axoum et Saba: une hypothèse très vraisemblable

 

   
L'hypothèse la plus probable demeure que des tribus sud arabiques auraient immigré au-delà de la Mer Rouge, et que de leur fédération serait né le royaume d'Axoum. Quoi qu'il en soit, les hommes, les dialectes et les écritures anciennes se ressemblent de part et d'autre du Sud de la Mer Rouge. Et la similitude des paysages rappelle qu'il y a très longtemps avant l'apparition de l'homme, l'Afrique fut arrachée de l'Asie par la dérive des continents: la Mer Rouge témoigne de cette déchirure.

L'Ethiopie est elle-même séparée de l'Afrique par les à-pic occidentaux de son plateau, alors que celui-ci descend plus progressivement, à l'Est, vers la Mer Rouge et, au Nord, vers le Nil. Africaine, par sa situation géographique, elle regarde donc plutôt vers l'Orient, l'Egypte et la Méditerranée. On peut légitimement penser qu'Axoum entretenait d'étroites relations avec ses voisins, les "pharaons noirs", dits "koushites", de Napata, qui dominèrent l'Egypte vers 600 av. J.C.

Rien ne l'atteste formellement, sinon que la Bible dénomme l'Ethiopie comme étant le pays de Koush. Et de leur côté, les sources égyptiennes attestent que Ramsès II (1300 - 1234 av. J.C.) aurait combattu les "Ethiopiens", et que des vaisseaux égyptiens commerçaient avec le débouché abyssin sur l'Océan Indien, la Somalie. S'agissait-il déjà des Sabéens, ou plutôt de populations antérieures "foncées", mais non négroïdes, classées aussi par les linguistes et les ethnologues comme "koushitiques" ?

 

Axoum, Alexandrie, Rome et Byzance

 

   
Il est certain, par contre, que les contacts, à la fois commerciaux et diplomatiques, furent constants avec l'Egypte hellénistique des Ptolémées, qui devint romaine sous Auguste et enfin byzantine après le partage de l'Empire Romain. Axoum fut ainsi impliquée dans les rivalités entre Rome et la Perse. L'Empereur romain d'Orient Justinien, en conflit avec un souverain arabe judaïsant demanda aussi à son collègue éthiopien d'intervenir en Arabie du Sud, pour protéger les Chrétiens, dont les églises étaient systématiquement pillées et démolies. Rome et Byzance, de leur côté, mirent l'Ethiopie en rapport avec la Syrie et l'Arménie; ce qui eut d'importantes conséquences religieuses.

Par ses débouchés sur la Mer Rouge et l'Océan Indien, l'Ethiopie commerçait aussi avec l'Iran, Bahrein, dans le Golfe Persique, et les Noirs de Kilwa, sur la côte de l'actuelle Tanzanie.

Avant sa période obscure, qui commença avec l'expansion de l'islam, et s'accentua durant une période féodale, l'Ethiopie était donc considérée comme une puissance mondiale. Aux limites du Monde connu en Occident, elle avait vocation à intervenir là où les souverains d'Egypte, de Rome et de Byzance devaient s'avouer impuissants et s'assurer son alliance pour pouvoir lutter contre de trop lointains ennemis.

 

Mais au Moyen Age, en Europe, ce pays mystérieux n'était plus connu que comme le royaume d'un puissant "prêtre Jean", avec lequel il fallait chercher à s'allier pour prendre les Arabes à revers. Ce ne fut cependant pas avant le XVe siècle que moines franciscains et voyageurs italiens, suivis bientôt par les Portugais, purent renouer le contact.

Le Christianisme

 

   
L'introduction du christianisme ne se situe cependant pas dans le fil de cette histoire politique et diplomatique. Ce fut plutôt le fruit d'un hasard. Vers l'an 320, deux laïcs syriens, Edesius et Frumentius, venant probablement d'un des établissements gréco-romains du Nord de la Mer Rouge, firent naufrage sur les côtes éthiopiennes (le littoral de l'actuelle Erythrée) et conduits à la cour du souverain, qu'ils convertirent. Frumentius reçut en récompense l'ordination épiscopale de saint Athanase, patriarche d'Alexandrie, et devint le premier évêque du pays. Ses successeurs furent aussi, jusqu'à une époque récente, désignés par l'Eglise copte.

Vers 480, un groupe de moines syriens (les Neufs Saints) introduisit le monachisme et le monophysisme (qui affirme l'union du divin et de l'humain dans le Christ en une seule nature, alors que le concile de Chalcédoine distingue deux natures dans la même personne). Le sens et l'importance de ce genre de débat théologique nous échappent actuellement, mais il est, avec la querelle du "filioque" - la filiation éventuelle du Saint-Esprit par rapport aux deux autres personnes divines - à l'origine de la scission entre les patriarcats de Rome (la papauté) et de Byzance.

L'Eglise éthiopienne renforça ainsi ses liens avec Alexandrie et se rapprocha davantage des Coptes d'Egypte, de l'Eglise apostolique d'Arménie et de l'Eglise orthodoxe syrienne. Mais elle s'éloigna ainsi du courant principal du christianisme, tout en accroissant l'influence politique des moines locaux, devenus pratiquement les seuls juges de l'orthodoxie. Pour y faire contrepoids, mais surtout pour pouvoir mieux lutter contre un islamisme menaçant, l'Empire esquissa un rapprochement avec l'Eglise d'Occident à partir du XVe siècle, c'est-à-dire dès que le contact avec l'Europe fut rétabli.

 

L'Islam, rupture et rapprochements de l'Ethiopie avec l'Occident

 

   
La conquête de l'Arabie par les musulmans et l'invasion islamique de la vallée du Nil, en 640, avaient en effet coupé pour plusieurs siècles l'Eglise éthiopienne du reste de la chrétienté. Ne subsista que le fil ténu de la reconnaissance purement formelle de l'abouma (le chef religieux) et des évêques par le patriarche d'Alexandrie. Du VIIe au XIIIe siècle, pendant six ans ou sept cents ans, la théologie et les rites évoluent de façon complètement autonomes. On sait seulement qu'à plusieurs reprises, durant cette période dite "obscure", les souverains éthiopiens intervinrent pour protéger les Coptes d'Egypte des persécutions musulmanes. Dans le même dessein, ils se rapprochèrent de la chrétienté de Jérusalem et participèrent même à un concile (celui de Florence) de l'Eglise d'Occident.

On ne peut donc assimiler tout simplement le christianisme éthiopien à celui des Coptes. L'union avec Rome fut toutefois éphémère (1626-1632), surtout à cause des tendances trop dogmatiques et latinisantes des Jésuites, opposées à la tolérance des Franciscains, qui avaient beaucoup contribué au rapprochement entre les Eglises.

Mais le distanciement à l'égard d'Alexandrie ne cessa aussi de s'accroître. Y contribua l'annexion progressive et l'assimilation autour du noyau primitif axoumite de nombreuses populations périphériques. Même christianisées, elles ne l'étaient pas au point de partager la stricte orthodoxie aharamite, et beaucoup (30 % environ) demeurèrent musulmanes ou païennes. Une courte alliance avec les Portugais pour combattre l'expansion arabe au-delà de la Mer Rouge, et l'influence de religieux espagnols jouèrent aussi leur rôle.

 

En 1959, un accord définitif consacra l' "autocéphalie" de l'Eglise éthiopienne avec à sa tête un patriarche "catholicos", indépendant et égal par rapport aux autres patriarches (principalement ceux de Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche et Jérusalem), mise à part une "primauté d'honneur" à l'égard de celui d'Alexandrie. Mais le patriarche "catholicos" a d'autres soucis que protocolaires: il doit surtout se concilier avec le chef de son ordre monastique (etchéguié) qui règne sur dix-sept mille couvents et régente ainsi les croyances et les rites des plus ardents adeptes de l'orthodoxie monophysite.

Haïlé Sélassié: une tentative de renouveau

 

   
L'Eglise d'Ethiopie, qui a été l'épine dorsale de la nation, a bénéficié pour son renouveau contemporain de la sollicitude de l'empereur Hailé Sélassié. Il a favorisé la traduction de la Bible en amharique, comme l'introduction partielle de cette langue dans une liturgie jusqu'alors toute entière en guèze (langue littéraire et religieuse comparable à notre latin du Moyen Age).

De même, il a créé une école théologique en 1944 pour un clergé surabondant mais peu instruit et placé à la tête de celle-ci un Arménien puis un Syrien, dans le souci de regrouper les Eglises sœurs non chalcédoniennes, c'est-à-dire monophysites.

L'Eglise éthiopienne, la plus nombreuse dans cette communauté de croyances, et seule, à l'époque, à être une Eglise d'État, prit conscience de ses responsabilités en ce sens, comme en témoigne la rencontre organisée à Addis-Abeba entre toutes les Eglises monophysites en 1965. L'empereur aurait voulu également lui voir assumer un rôle social en rapport avec son immense richesse foncière.

 

Originalité, croyances et rites de l'Eglise éthiopienne

 

   
Proche parente, à ses origines, de l'Eglise copte, l'Eglise d'Ethiopie n'en est donc plus du tout une simple réplique.Elle a une liturgie qui lui est propre, des jeûnes très fréquents et des danses sacrées.

Ses ministères incluent des dabtaras (lecteurs-psalmistes, scribes et danseurs), et son canon des Écritures admet des livres saints apocryphes, tels le Livre d'Énoch, le Pasteur d'Hermas, l'Ascension d'Isaie, etc.

 

Elle a subi maintes influences judaïsantes (observance du sabbat, interdits alimentaires, circoncision) et aussi païennes.

Le déclin religieux

 

   

A la suite de l'avènement, en 1974, d'un régime militaire d'orientation socialiste, l'Église d'Ethiopie dut affronter une série de difficultés: elle perdit sa position officielle, tandis qu'une pleine liberté religieuse était reconnue aux musulmans, aux catholiques et aux protestants (1974); elle perdit aussi son patrimoine foncier (1975); elle dut admettre, sur la recommandation du pouvoir, que les laïcs participent aux prises de décisions à tous les échelons. Le patriarche Théophilos fut déposé en 1976; dix vieux et vénérables évêques le suivirent, remplacés par d'autres, qui n'avaient que 42 ans de moyenne d'âge (1978). Jusqu'au début des années quatre-vingt, le nouveau régime respectait néanmoins cette Eglise qui est fortement identifiée à la culture amharique et, de ce fait, représente un puissant facteur d'unité nationale.

 

Mais elle subit les effets de la lutte idéologique des marxisants, voire, parfois, une répression anticléricale larvée, jusqu'à la chute de Mengistu, le "Négus rouge" en mai 1991, et la mise en place d'un gouvernement pro-occidental. Celui-ci promulgua une Constitution de type fédéral, pour tenter de donner des satisfactions aux courants centrifuges, renforcés par la disparition du pouvoir impérial et de l'orthodoxie religieuses qui étaient jadis unanimement respectés.

Depuis, l'Ethiopie, prenant exemple du tribalisme de ses voisins, se ruine en conflits ethnico-linguistiques entre ses septante tribus et une dizaine de langues. La perte, avec le communisme, de l'identité religieuse, des traditions culturelles et du centralisme impérial amharique, qui fut, à l'image des Capétiens en France, le fondement de l'unité nationale, a réveillé tous les particularismes, dont ceux des régions périphériques qui sont les plus agressifs. La guerre actuelle avec l'Erythrée, historiquement façade maritime de l'Abysssinie, avec l'antique port d'Aboulis, n'en est probablement que l'épisode le plus récent.

Analogies entre l'Europe et l'Ethiopie

 

   

Bien plus qu'avec les autres pays de l'Afrique Noire, l'histoire de l'Ethiopie présente des analogies frappantes avec celle de maintes nations d'Europe.

D'abord, une Antiquité au cours de laquelle un peuple venu d'ailleurs - comme nos Francs - se forge dans son premier noyau axoumite et aharamite - son Ile de France - son identité religieuse et linguistique autour d'une religion importée - le christianisme monophysite - et d'une langue sacrée le guèze, son latin.

Ensuite, un Moyen Age marqué par des luttes féodales entre "petits rois" d'où émargera la suzeraineté d'un empereur et une langue officielle et laïque, l'aharamique (comparable au français se substituant au latin).

Ensuite, encore, la lutte contre l'invasion de l'Islam, qui en Europe atteignit Poitiers et Vienne et en Ethiopie submergea ses franges érytréennes et somaliennes, et 30 % de sa population actuelle.

Suivit la rivalité entre le pouvoir civil et le religieux.

Rappelons-nous: en France sévit le gallicanisme, en Italie la rivalité entre Guelfes et Gibelins, en Allemagne le conflit entre le Pape et l'Empereur qui dut "aller à Canossa" reconnaître la primauté du pouvoir spirituel. En Ethiopie, aussi, malgré les ouvertures impériales vers Jérusalem et la Papauté, le pouvoir du clergé et des moines prévalut toujours. Le renouveau contemporain d'une Ethiope unie autour de son Empereur Haïlé Sélassié et de son patriarcat autocéphale ne put être brisé, comme en Russie, que par l'idéologie marxiste, et son prolongement: la résurgence de tribalismes comparables aux "nationalités" des Balkans.

 

Le refus de la modernité. Une chance perdue : l'alliance avec l'Occident.

 

   

Le refus de la modernité, inspiré par le conservatisme religieux d'un clergé pléthorique et ignare et de moines innombrables et encore plus arriérés, a constitué le principal handicap de l'Ethiopie impériale, malgré les efforts d'Empereurs souvent plus ouverts aux changements: la construction de la ligne de chemin de fer Addis-Abeba/Djibouti en porte témoignage.

Par contre, le fanatisme marxiste du sanglant "Négus Rouge" Mengistou s'est révélé pire que l'endoctrinement religieux de la population.

Après avoir été dans l'Antiquité le pays mythique du miel, de l'or, des épices et de l'olivier, et l'alliée de Rome et de Byzance, l'Ethiopie se retrouve maintenant au 170e rang (sur 175) dans l'indicateur du développement humain publié par le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) et au dernier pour le PIB (Produit intérieur brut), avec seulement 450 dollars par an et par habitant (chiffres de 1995). L'espérance de vie n'y est plus que de 47 ans, l'analphabétisme atteint 64,5 % et taux de scolarisation n'y est plus que de 21 % dans la tranche d'âge de 12-17% (enseignement moyen). On ne compte que 2 médecins par 100.000 habitants.

Oserait-on le dire de nos jours? Il a manqué à l'Ethiopie une longue période coloniale, à l'image de celle dont nous avons bénéficié à l'époque gallo-romaine, et dont nous avons fait nous même fait profiter les Amériques, l'Inde, le Sud-Est Asiatique, l'Insulinde et maints pays d'Afrique, là où le temps nous fut laissé. A partir de sa courte ouverture vers l'Eglise d'Occident et de son alliance militaire avec le Portugal, au XVIe siècle, qui auraient dû se prolonger et évoluer dans le sens de l'histoire, l'Ethiopie aurait, elle aussi, pu faire mûrir une civilisation originale, mêlant les apports occidentaux modernes à ses riches et très anciennes racines culturelles.