FOIRE AUX QUESTIONS

Par Oscar Libotte, Président Honoraire de l'Urome

FAQ'S AND FACTS

Nous répondons ici aux questions les plus souvent posées en Belgique à propos de la période coloniale.

 

La colonisation n'avait-t-elle d'autre but que l'enrichissement des colonisateurs et de leurs nations par l'exploitation des richesses des pays pauvres ?

 

Passons rapidement sur les colonisations antiques : la phénicienne et la grecque avaient essentiellement des buts commerciaux, la romaine, une vocation impériale.

Les premiers colonisateurs occidentaux, Portugais et Espagnols, partirent à la découverte de la Route des Indes, les premiers par l'Ouest, les seconds par l'Est, afin de pouvoir commercer avec l'Orient, surtout l'Inde, la Chine et le Japon, supposés plus riches qu'eux, sans devoir passer par l'intermédiaire des Arabes. En cours de route, ils établirent des escales - devenues plus tard comptoirs commerciaux et colonies - avant de découvrir l'Amérique et de faire le tour du Monde. Suivirent les missionnaires, qui ne désiraient pas non plus piller les richesses des autres.

La seconde vague des colonisations, celle des Anglais, des Hollandais et des Français fut constituée d'émigrants qui fuyaient leur pays d'origine pour des raisons religieuses. Les puritains britanniques s'établirent ainsi en Amérique du Nord, les protestants hollandais et français en Afrique du Sud, dans les Antilles et au Canada.

Tels furent les premiers colonisateurs.

Ils entraînèrent, il est vrai, dans leur sillage d'abord les conquistadores, les pirates et les corsaires - ce fut l'époque des aventuriers, avides d'or et de richesses, non pas pour leurs nations, mais pour eux-mêmes - et ensuite des commerçants, entrepreneurs et hommes d'affaires aux pratiques plus légitimes, qui instaurèrent le troisième âge de la colonisation, celui du mercantilisme : la colonisation permettait, croyait-on, aux métropoles de s'enrichir par les échanges avec des partenaires obligés ou préférentiels : les colonies. Il n'était pas question de piller quiconque : on vantait au contraire la sagesse des "bons" sauvages" et des "Persans".

Les sciences et la littérature furent, encore plus que les marchands, bénéficiaires des voyages et des échanges des XVIIe et XVIIIe siècles : Darwin découvre à bord du Beagle l'évolution des espèces, on mesure la longueur du degré terrestre et ainsi les dimensions de la Terre, l'astronomie et la géophysique s'enrichissent des découvertes suscitées par le problème des longitudes, partout se constituent des collections botaniques, zoologiques et minéralogiques à partir d'échantillons recueillis dans le monde entier; philosophes et écrivains dissertent à propos des meilleures lois pour gouverner les hommes, que l'on considère comme étant partout également épris de religions, de philosophies, de droits et de morales diverses mais, au fond, équivalentes.

Vint ensuite l'époque de l'impérialisme : la possession de territoires en Outre-Mer permettait aux Etats de manifester leur puissance et leurs ambitions hégémoniques : il s'agissait maintenant de dominer le Monde, ou de se le partager. Les hasards de l'histoire - ou les convergences dans le mouvement des idées - firent que le grand capitalisme se développa en même temps que l'impérialisme. A l'origine indépendants l'un de l'autre (le capitalisme fut d'abord industriel et financier), les deux mouvements convergèrent au XIXe siècle. Les colonies devinrent les sources de matières premières dont l'industrie capitaliste se révéla de plus en plus avide. Mais la motivation politique demeura prédominante : le capitalisme devait, à peine d'être renié par les humanitaires et les religieux, et de voir ses ressources et ses moyens humains d'outre-mer se tarir, financer le colonialisme et le développement des pays colonisés. Il se maintint donc dans le sillage d'un impérialisme qui se voulait civilisateur. Ce fut l'époque des grandes réalisations coloniales : ports, chemins de fer, équipements sanitaires et éducatifs.

Ainsi, à toutes les périodes de sa courte histoire - de 1492 à 1960, le tiers de la durée de l'empire romain - prédominèrent tantôt l'une, tantôt l'autre, des nombreuses motivations de la colonisation : politiques, économiques, religieuses, scientifiques et culturelles. Toutes demeurèrent sous-tendues par l'esprit de découverte, d'aventure, et par les idéalismes - ou les illusions - des civilisateurs religieux et laïcs et les ambitions des nations européennes.

 

Les colonisateurs ne réduisirent-ils pas les Noirs en esclavage ?

 

 

Au contraire, ils les en libérèrent

Pour la grande majorité des sociétés africaines, l'esclavagisme constituait une des institutions fondamentales de leur système économique et social : l'esclave était la seule monnaie ayant cours partout, et la possession de nombreux esclaves classait le maître dans la hiérarchie sociale. La production de cette "marchandise" était assurée par les guerres tribales - dont certaines n'avaient d'autre but que la razzia - et par le système judiciaire : civil (la réduction en esclavage du débiteur insolvable et de sa famille) et pénal (en châtiment pour le meurtre, l'adultère, la sorcellerie noire et le vol non indemnisé). Cette constatation n'a rien de péjoratif : l'esclavage - quelle qu'en soit notre perception actuelle -correspond à un certain stade de l'évolution des sociétés, et fut pratiqué par tous les peuples.

Dès le 1er siècle de notre ère, l'Afrique était réputée en Orient pour la facilité avec laquelle on pouvait s'y procurer des esclaves. Opone et Zanzibar approvisionnent le Golfe Persique, l'Iran, l'Inde et l'Indonésie. Des esclaves révoltés y créèrent même d'éphémères royaumes.

L'introduction du chameau en Afrique à partir du IIe siècle et la diffusion de l'islam à partir du VIIe suscitent de nouveaux courants : la traite transsaharienne s'ajoute à l'asiatique. Elle approvisionne surtout l'Afrique du Nord, mais aussi, plus marginalement, l'Europe méditerranéenne, en manque de main-d'oeuvre pour la culture de la canne à sucre.

 

Tout naturellement les colons français des Antilles, confrontés au même problème, recoururent à la traite existante, qui se créa ainsi de nouveaux débouchés, via la côte occidentale d'Afrique et le Golfe de Guinée. Les Américains suivirent : ils produisaient du coton, culture encore plus exigeante en main-d'oeuvre que la canne à sucre. Le problème des Espagnols fut différent. Dès le début de la Conquista, leur Conseil des Indes proscrivit la réduction des Indiens en esclavage : les colons espagnols se tournèrent donc aussi vers le marché africain existant pour se procurer les domestiques, manœuvres et ouvriers dont ils avaient besoin.

La traite atlantique fut toutefois de courte durée : trois siècles, comparativement aux dix-neuf des Arabes. Les premiers Noirs arrivent en Amérique, avec la canne à sucre, vers 1500, mais dès 1808 la traite est interdite par la Grande Bretagne et les Etats-Unis. Il fallut cependant encore une cinquantaine d'années pour mettre fin effectivement au trafic des navires négriers, devenus hors-la-loi. Quant à la traite arabe, qui ne pouvait plus se diriger que vers l'Océan Indien, il incomba au Roi des Belges Léopold II, d'en extirper les dernières racines par ses campagnes anti-esclavagistes des années 1890, dans l'Est du Congo.

S'agissant de la traite intérieure, les puissances européennes y avaient mis fin au fur et à mesure qu'elles occupaient l'intérieur de l'Afrique : la prohibition de l'esclavage, comme celle des autres pratiques dégradantes et inhumaines, allait de soi.

Mais si la colonisation européenne supprima l'esclavage, celui-ci resurgit avec la décolonisation. La Mauritanie, le Nigéria et le Soudan, pour ne citer que ce dont on est certain, ont repris le commerce des hommes. Ailleurs, il réapparaît sous d'autres formes : l'acquittement de dettes, l'affermage fictif etc…

Il faut, pour terminer, signaler une différence fondamentale entre les deux formes de traite : l'arabe et l'atlantique : la première, qui porta sur le plus grand nombre d'hommes pendant la plus longue durée, n'a laissé aucune trace, autre que négative, dans l'évolution culturelle de l'humanité, faute d'avoir laissé subsister suffisamment de survivants ayant conservé leur identité; la seconde, relativement brève, a fait éclore des cultures afro-antillaise, afro-américaine et afro-amérindienne comptant des dizaines de millions de représentants.

La récolte forcée du caoutchouc naturel, et les autres travaux obligatoires, ont-ils vraiment causé une mortalité effrayante dans le Congo léopoldien ?

 

La récolte forcée du caoutchouc fut fort limitée dans le temps : de 1892 à 1908, et ne porta en réalité que sur des quantités relativement faibles : 3.500 T par an en moyenne. Ces 3.500 T. correspondent à 12.000 kg par jour, ce qui à raison de 0,5 kg par travailleur, ne pouvait en occuper que 24.000 sur une population de l'ordre de 10 millions d'individus, dont 2.000.000 à 3.000.000 d'H.A.V. (hommes adultes valides, suivant la terminologie de l'époque). Cet impôt ne représentait donc qu'un à deux pour cent des ressources en travail de la population. On peut se demander à ce propos quel serait ce pourcentage dans nos Etats civilisés dotés de systèmes fiscaux évolués ? 30% au moins !

Quant aux conditions de travail, elles étaient beaucoup moins dures que dans nos mines de charbon. Les chefs de village choisissaient ceux qui, chacun à leur tour, devaient pendant quelques jours par an récolter du caoutchouc, ce qui se faisait le plus souvent en coupant d'un coup de machette une liane laticifère, et en en exprimant le latex. Le plus grand désagrément consistait en réalité à demeurer pendant plusieurs jours éloigné du village, dans des conditions de vie certainement très inconfortables, et que notre réglementation actuelle du travail aurait évidemment réprouvées. Mais, à autre époque autres mœurs, et tous les pays producteurs de caoutchouc naturel agissaient de même, à cette différence près que c'étaient souvent les mêmes travailleurs - surexploités par le patronat privé, comme au Brésil - qui, tout au long de l'année, ne pouvaient pourvoir autrement à leurs besoins.

La récolte de l'ivoire ne donnait pas lieu à des prestations spéciales: c'était bien un monopole d'Etat, mais il se bornait à réserver à l'administration et à ses concessionnaires l'achat de l'ivoire à ceux qui l'avaient prélevé sur des éléphants décédés de mort naturelle ou lors des chasses que les indigènes organisaient afin d'assurer leur alimentation.

 

Le massacre à grande échelle des éléphants n' a commencé qu'après la décolonisation, lorsque les législations protectrices de la faune ne furent plus appliquées.

La construction des voies de communication par la réquisition des travailleurs est un autre des reproches adressés à Léopold II. S'agissant du réseau routier, il fallait surtout améliorer les pistes préexistantes qui reliaient chaque village à ses voisins. Les tâches auraient fait sourire un cantonnier belge de l'époque : un mètre d'avancement par homme et par jour. A ce rythme nonchalant , la construction en une cinquantaine d'années des 137.000 km de routes n'a dû occuper que 5.000 à 10.000 hommes en permanence. Ils étaient désignés par les chefs de village, qui mirent souvent la circonstance à profit pour sanctionner les mauvais bougres, les récalcitrants et les contestataires. Les Blancs - administrateurs, agents territoriaux et officiers - durent donc se débrouiller avec les fortes têtes et les mauvais esprits, d'où naquit la rumeur suivant laquelle la Force Publique - l'armée congolaise - sera surtout composée des plus mauvais éléments de la population. Les méthodes suivant lesquelles ils furent mis au pas sont bien connues dans toutes les armées du monde, et qu'il s'agisse de celles d'hier ou d'aujourd'hui, leur discipline musclée n'a jamais été considérée comme répréhensible. Il faut toutefois noter qu'au Congo personne n'a jamais été fusillé ou expédié au bagne pour indiscipline.

Concernant le portage, avant la construction du chemin de fer Matadi-Léopoldville, 30.000 porteurs de charges de 20 à 35 kg accomplissaient des étapes de 25 km par jour, alors que les règlements d'infanterie de l'époque imposaient 30 kg et 40 km aux régiments de marche en Belgique. Et encore, les porteurs congolais étaient-ils souvent relayés d'étape en étape, tandis que le soldat belge à l'instruction ou en opération était astreint jour après jour à sa performance quotidienne.

Au total, les prestations obligatoires ne durent guère employer que moins d'une centaine de milliers de travailleurs à temps complet. Dans une population de 2 millions d'H.A.V. ils se relayaient à raison d'une vingtaine de jours de travail par an pour chacun. Cet impôt en travail, qui ne pouvait légalement dépasser 45 jours par an et par H.A.V. n'était certainement pas exagéré : l'imposition des revenus du travail dans nos pays d'Europe dépasse largement ce niveau.

Quant à la construction des chemins de fer - œuvre de compagnies privées - elle ne relevait pas du travail obligatoire. Les travailleurs étaient volontaires, salariés, souvent importés d'autres pays, et protégés par une législation sociale qui fut la première dans le Monde à limiter la durée du travail. Aussi, recourut-on très rapidement à la rémunération à la tâche qui permettait à chacun de moduler son effort en fonction de ses forces et ses ambitions. Cette innovation mit fin à la mortalité élevée que causa effectivement, parmi les Blancs comme parmi les Noirs, importés principalement des Antilles et de l'Afrique Occidentale et Orientale, la pose des quatorze premiers kilomètres du premier rail Matadi-Kinshasa. Cette mortalité imprévue était due à l'ignorance dans laquelle on se trouvait à l'époque des difficultés du terrain , des pathologies tropicales et des règles d'hygiène et de vie à observer dans les grands chantiers africains. Mais au-delà de ces premiers kilomètres, les remèdes ayant été découverts et appliqués, la mortalité se retrouva au niveau de celle des autres grandes entreprises de l'époque, comme le creusement du tunnel du Saint-Gothard, et probablement inférieure à celle des populations locales qui se tenaient éloignées des chantiers et ne bénéficiaient pas - alors qu'elles l'auraient pu - des infrastructures sanitaires mises en place par les constructeurs.

Pourquoi la discrimination raciale, la séparation entre les cités blanches et noires, les différences de salaires ?

 

La discrimination raciale n'est pas propre aux sociétés coloniales : elle sévit toujours actuellement partout dans le Monde, et en particulier dans les pays les plus développés, comme les Etats-Unis par exemple. Elle y relève de l'irrationnel, Blancs et Noirs partageant le même "american way of life", se reconnaissant dans une même culture et un même patriotisme, pratiquant la même langue et les mêmes religions, partageant le même sentiment d'exercer un leadership mondial etc…

Ces facteurs d'intégration n'existaient pas dans la société coloniale - c'est bien d'ailleurs pour cette raison qu'il s'agit d'un système social dépassé et qui n'est plus reproductible.

Mais les discriminations, à l'inverse de celles d'aujourd'hui, pouvaient s'y expliquer par des raisons objectives.

Des individus de culture et de niveau de vie complètement différents se sont trouvés brusquement en présence. Etait-il concevable, dans ces conditions, que les Blancs s'installent d'autorité au milieu des villages indigènes - ceux-ci les auraient-ils d'ailleurs acceptés ? - que les uns et les autres adoptent du jour au lendemain les mêmes usages, les mêmes conceptions, en matière sanitaire p.ex., les mêmes organisations familiales, sociales et éducatives, la même langue et la même religion. Non, les Blancs ne pouvaient que s'installer en marge des habitats préexistants, pour préserver leur mode vie et celui de leurs voisins noirs.

 

Dans l'idéal, cette situation était certainement appelée à évoluer, et on vit en effet quelques "évolués" s'installer dans les cités blanches, et des commerçants, surtout Portugais, s'établir parmi les Noirs. Preuve que cette discrimination n'était ni imposée ni voulue, comme l'était l'apartheid sud-africain. Des dispositions légales punissaient d'ailleurs, beaucoup plus sévèrement que les nôtres, en Belgique, les expressions trop manifestes du racisme.

Mais l'évolution vers le mélange des sociétés et des cultures ne peut être qu'extrêmement lente, si l'on en juge d'après les exemples d'Amérique du Nord et du Sud, où après plus de quatre siècles de cohabitation les sociétés demeurent en grande partie séparées, et par les situations indonésiennes, où Chinois et Malais persistent à vivre côte à côte, sans s'interpénétrer. Dans les pays du Proche et du Moyen Orient, Arabes, Chrétiens et Juifs refusent aussi le rapprochement, et l'exemple des Balkans est trop proche pour que les anticolonialistes d'Europe - en tête desquels se trouvait le yougoslave Tito - puissent encore prétendre donner des leçons aux anciens coloniaux.

La question des salaires révèle les mêmes complexités. A travail égal, salaire égal. Mais de nos jours encore on ne paie pas l'ingénieur ou le monteur qui s'expatrie pour construire une usine en Chine de la même façon que celui qui demeure au pays pour y accomplir un travail semblable.

Et l'ingénieur et le monteur chinois, qui travaillent à côté de leurs collègues expatriés, ne prétendent pas recevoir la même rémunération. Les différences sont d'ailleurs bien plus grandes que dans les ex-colonies où le sommet des échelles salariales des employés indigènes en était venu à rejoindre le bas des échelles de leurs collègues européens.

Les "évolués" - on les comprend - auraient voulu être tout simplement intégrés dans la société blanche, tant au niveau des rémunérations que du statut social et des fréquentations amicales et sociales. Dans les principes, ils avaient raison, et sur le plan des relations personnelles et amicales ils eurent souvent satisfaction. Mais du point de vue social, une évolution vers une intégration complète dans la société blanche aurait privé les Noirs de leurs élites, celles précisément qui réclamèrent et obtinrent l'Indépendance. Assimilation et Indépendance étaient antinomiques, et chacune des communautés le ressentait inconsciemment : trop se lier avec les Noirs signifiait pour beaucoup de Blancs la fin du régime colonial dont ils bénéficiaient, et trop s'intégrer revenait pour les meilleurs des Noirs à renier leur identité, leur passé, leurs solidarités familiales et claniques et renoncer à toute fierté : ils étaient les premiers parmi les leurs, à quel niveau se seraient-ils retrouvés parmi les Blancs ? Ils ont finalement préféré être les premiers chez eux, à défaut d'avoir pu obtenir des Blancs la place qu'ils s'estimaient en droit d'obtenir de ceux qu'ils considérèrent finalement, et avec raison, comme des étrangers.

Pourquoi recourait-on aux "boys" ?

 

   

Pourquoi les Blancs ne pouvaient-ils accomplir eux-mêmes leurs travaux domestiques, comme ils le font en général en Europe ? Les "boys" ne révélaient-ils pas en réalité le caractère odieux que les métropolitains attribuaient aux coloniaux : fainéantise, orgueil, mentalité de parvenu, d'oppresseur des pauvres et des faibles exploités pour des salaires de misère ? Tels sont en bref les préjugés attachés à l'utilisation des boys par leurs coloniaux.

Partout dans le monde, chacun préfère se décharger des tâches les plus routinières et les plus fastidieuses au profit de celles qui sont les plus valorisantes, sur les plans personnel autant que professionnel. C'est là, au fond, la raison de l'utilisation, ici de boys, ailleurs de domestiques, d'hommes de peine ou de femmes de ménage.

Mais la situation coloniale fournit d'autres explications, plus spécifiques, qui demeurent toujours d'actualité pour les Européens qui résident actuellement dans les pays tropicaux : inadaptation au climat qui rend pénible toute tâche manuelle, surabondance du travail professionnel, absence des facilités de la vie européenne, rang social à maintenir, nécessité d'un intermédiaire entre le "patron" et les indigènes, etc…

Pour les boys, l'occasion s'offrait de s'installer en ville, même s'il ne s'agissait que d'un poste en brousse , de gagner l'argent qui leur permettrait de constituer la dot nécessaire à toute union matrimoniale et à la constitution d'une famille, privilèges réservés trop souvent dans le milieu coutumier aux riches polygames - d'acquérir les matériaux nécessaires à la construction d'une maison individuelle qui les affranchirait du communautarisme clanique - de s'assurer une vie plus agréable par l'achat du vélo et de la radio de leurs rêves - d'accéder à de meilleurs soins médicaux et à de meilleures écoles pour leurs enfants, d'offrir de beaux pagnes à leur dulcinée etc.. Plus profondément, désiraient-ils échapper à une société coutumière qui étouffait les individualismes et pénétrer, par la petite porte, dans un cet autre monde qui semblait leur promettre des avantages personnalisés et une ascension sociale inconcevables dans leur milieu d'origine.

Il faut aussi rendre aux "boys" l' hommage d'avoir su développer avec les "patrons" compréhensifs (ceux qui savaient fermer les yeux sur de menus larcins, et les oreilles sur de naïfs petits mensonges, tout en laissant supposer qu'ils n' en étaient pas tout à fait dupes) un genre de relation spécifique, de complicité inter-ethnique, de protectionnisme mutuel, chacun prenant le parti de l'autre en cas de difficulté avec les membres de son propre groupe. La solidarité "patron-boy" en vint parfois à poser la question "qui protège l'autre, ou qui pourvoit à ses besoins, ou lui enseigne, sans en avoir l'air, ce qui est le plus utile dans les aléas de la vie coloniale ?"

Il y avait aussi, malheureusement de mauvais patrons, qui, par mimétisme ne parvenaient à trouver que des mauvais boys. La vie devenait alors une lutte journalière à qui parviendrait le mieux à "rouler" l'autre et à déjouer ses manigances. Généralement le boy l'emportait, et le patron se faisait de plus en plus tromper : il devenait le gendarme dont toute la maisonnée se moquait discrètement.

A l'Indépendance, les boys se firent souvent les défenseurs de leur patron. Pour eux, les mauvais Blancs étaient les autres, et leur patron l'exception. Cela faisait beaucoup d'exceptions, presque tous les Blancs ayant un ou plusieurs boys. Le mauvais Blanc, même lorsqu'il l'était réellement, devint ainsi une abstraction élaborée par les politiciens : tous les Blancs étaient mauvais en principe, mais aucun ne l'était en particulier. En quelques années, cette conception des boys se diffusa dans toute la population, si bien que le Blanc, mauvais collectivement mais bon individuellement, peut maintenant circuler partout, même dans les régions rebelles, en toute tranquillité. Depuis bien longtemps quel missionnaire, quel planteur, quel O.N.G. a-t-il été agressé, autrement que par des voleurs ou des militaires pillards, uniquement parce qu'il était Blanc ?