L'ETAT INDEPENDANT DU CONGO

Par Oscar Libotte, Président Honoraire de l'Urome

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A - Organisation de l'Etat

 

 

Au lendemain de la Conférence de Berlin, Léopold Il se trouvait être le chef d'un territoire de plus de deux millions de kilomètres carrés. Sa souveraineté y était absolue; il condui­sait à son gré la politique, la diplomatie, l'économie.

Mais l'Acte de Berlin avait mis comme condition de la validité de cette souveraineté une occupation effective du pays. Celle-ci s'imposait dès lors en première urgence : il fallait prendre possession réelle d'un domaine immense, en organiser l'administration, l'armée, la mise en valeur, mettre fin à la traite des nègres, et tout cela avec des ressources bien aléatoires en raison du régime économique qui était imposé au nouvel Etat. En effet, il lui était interdit d'établir des droits d'entrée. Il fallut attendre quatre ans pour qu'un certain assouplissement fût apporté à ces mesures draconiennes. En 1889, se réunit à Bruxelles une nouvelle conférence internationale dans le dessein de coordonner l'action des Puissances contre la traite des nègres; Léopold Il profita de cette circonstance pour obtenir un assouplissement des règles qui pesaient sur l'économie de son jeune Etat et il obtint de pouvoir établir des droits d'entrée qui ne dépasseraient pas 10 % ad valorem.

Sans tarder, Léopold Il faisait appel à son peuple, aux militaires, aux financiers, aux fonctionnaires, pour l'aider dans son oeuvre congolaise. Le succès que rencontra cet appel fut inégal; il y eut certes de l'apathie dans l'opinion publique, du scepticisme, et même de l'hostilité, mais en même temps le Souverain rencontra toujours une élite qui lui apporta les concours indispensables.

 

D'emblée, l'armée répondit à son appel : de nombreux officiers et sous-officiers belges - auxquels d'ailleurs se joignirent bien des étrangers, des Italiens, des Suédois - partirent pour assurer une occupation et une pacification qui n'allaient point sans héroïsme. Parmi ces pionniers, se distinguèrent les Coquilhat, les Hanssens, les Vandevelde, les Cambier, les Van Gele. Tandis que le territoire congolais était divisé dès cette époque en districts, commandés par des commissaires, un état-major administratif, au sein duquel on notait Van Eetvelde, Droogmans, Cuvelier, Liebrecht, le dirigeait de Bruxelles. Parallèlement à ces travaux, le Roi intéressait à ses nouveaux projets des hommes d'affaires dont le soutien lui permit plus tard de tenir bon malgré de grosses difficultés financières. Les Thys, les Empain, les Lambert lui furent d'un grand secours en ces années difficiles.

Dès 1890 s'amorçait un travail gigantesque : la construction d'une voie ferrée qui devait joindre Matadi à Léopoldville et souder ainsi, en mettant fin au portage sur la piste carava­nière, les tronçons navigables du Bas-Congo et du Haut-Congo. Huit années plus tard, le premier rail congolais amenait jusqu'aux navires de haute mer, ancrés dans le fleuve devant Matadi, les produits des forêts équatoriales.

B - Les luttes militaires

 

 

Mais ce travail pacifique de pénétration et d'occupation allait bientôt rencontrer de sérieux obstacles qu'il fallait attaquer armes à la main.

Le premier, le principal de ces obstacles, c'était l'occupa­tion arabe qui, attisant les guerres intertribales et étendant sans arrêt ses terrains de chasse à l'homme, faisait régner la terreur sur toute la partie orientale du pays.

La répression de la traite des noirs était l'une des obliga­tions majeures imposées à Léopold Il par l'Acte de Berlin; cette obligation avait été confirmée à la Conférence de Bruxelles de 1889; à la même époque, sous l'impulsion du Cardinal Lavigerie, se déclenchait dans l'opinion publique un puissant courant anti-esclavagiste. Mais pour engager la bataille contre les postes arabes et leurs milices armées qui formaient un bar­rage puissant depuis Stanleyville jusqu'au Tanganika, il fallait disposer d'effectifs suffisants; en attendant de constituer ses propres forces militaires, l'Etat agit par diplomatie, tentant de se rallier, par l'appât de fonctions, d'argent et d'honneurs, les plus puissants des chefs arabes, tel Tippo-Tip.

Une première échauffourée avait eu lieu à Stanleyville en 1886; lorsque Tippo-Tip se retira du Congo en 1890, les incidents, brusque­ment, se succédèrent sans arrêt; des officiers belges furent massacrés; en fait, toute la ligne des postes arabes s'alluma et entra en guerre. Dès lors, commença une suite de combats sanglants, où s'illustrèrent de nombreux héros belges, tels que Dhanis, Michaux, Chaltin, Lothaire, Henry; ces combats durèrent près de quinze ans et se déroulèrent du nord au sud du pays, refoulant progressivement les forces esclavagistes jusqu'au Tanganika, où la dernière bataille eut lieu en 1894. A ce moment, les Arabes avaient perdu 70.000 hommes. Le résultat, durement acquis, fut définitif : la traite des noirs par les chemins de l'Est était complètement réprimée.

Mais vers la même époque, l'effort militaire de l'Etat fut aussi dirigé sur les confins soudanais. En effet, d'autres escla­vagistes, les Mahdistes révoltés, devenus maîtres du Soudan, menaçaient le Congo où ils avaient déjà porté plusieurs incur­sions. Il fallut garantir les frontières du nord-est par l'envoi d'expéditions qui trouvèrent d'emblée des alliés précieux chez les sultans de l'Uélé; exploitant ces succès, Léopold Il n'hésita pas à sortir des frontières et pendant plusieurs années il maintint une série de postes belges dans toute la région du Bahr-el-Gazal. Les plans du Souverain n'ont jamais été complètement connus, mais il semble bien qu'ils visaient à donner à l'Etat du Congo l'accès au Nil et assurer ainsi une liaison Congo-Méditerranée; toutefois, il se heurta à une vive opposition des Français et des Anglais, soucieux de maintenir leurs positions soudanaises, et il dut renoncer à ces projets d'expansion. Bientôt, il replia ses postes et il ne conserva au Soudan que l'enclave de Lado que l'Angleterre lui avait donnée en bail à vie.

Enfin, le jeune Etat eut à faire face à une épreuve qui mit son existence en péril. Une mutinerie éclata parmi les soldats Batetela. Cette mutinerie marque l'heure la plus sombre de son histoire. En effet, les révoltés, qui comptaient parmi les plus courageux et les plus belliqueux, menèrent la lutte avec acharnement, disposant d'ailleurs d'armes européennes qu'ils avaient gardées et utilisant l'instruction tactique qu'ils avaient reçue. Commencée en 1895, cette rébellion dura de longues années, ne s'éteignant dans un endroit que pour se rallumer ailleurs. Ce n'est qu'en 1907 qu'elle fut définitivement réduite.

C'est à l'occasion de la répression de cette révolte des Batetela qu'il fut mis fin définitivement aux incursions portu­gaises sur le sol congolais. En effet, en échange de munitions, des Portugais, installés sur le plateau de Bihé, en Angola, avaient organisé un trafic d'esclaves avec un contingent Batetela réfugié au Katanga. En 1902, le major Malfeyt livra bataille à une bande de métis portugais, l'écrasa et captura une quaran­taine de fusils. La fondation du poste de Dilolo, l'année sui­vante, assura la protection de la région contre les incursions angolanes.

 

C - Le développement de l'Etat

 

Tandis que les forces militaires chassaient les trafiquants d'esclaves et pacifiaient le territoire, un énorme travail d'orga­nisation et de mise en valeur se poursuivait.

Des expéditions continuaient à assurer l'exploration et l'occupation du pays; quatre d'entre elles assurèrent, entre 1890 et 1893, la prise de possession du Katanga que convoitait Cecil Rhodes. C'est alors que le géologue belge Cornet décou­vrit l'énorme richesse minérale de cette contrée. Un organisme particulier - le Comité Spécial du Katanga - fut même créé pour en organiser l'exploitation en commun à la fois par l'Etat et par la Compagnie du Katanga, société qui, en échange des services rendus dans l'occupation du territoire, avait reçu de larges concessions.

En même temps, des compagnies commerciales étaient fondées, les cultures vivrières étaient introduites, des essais d'élevage étaient entrepris, l'exportation des produits naturels était organisée; dès 1905 et 1906, les premières mines d'or et de cuivre entraient en exploitation; enfin au chemin de fer du Bas-Congo, s'ajoutait le rail qui allait couvrir l'Est du pays d'un réseau de plus en plus complexe. Parallèlement à cet équipement économique, l'organisation administrative et judi­ciaire s'étendait et s'affermissait et une législation civile voyait le jour.

Toutefois, un tel effort exigeait des dépenses énormes. L'Etat tenta d'y faire face par les impôts et les droits d'entrée; le Roi lui-même apporta l'appoint de sa fortune personnelle. Mais ces ressources s'avérèrent insuffisantes. Il fallait, et sans retard, trouver d'autres moyens. Le jeune Etat était talonné par d'immenses besoins; pour y faire face, il fut conduit à entreprendre directement lui-même l'exploitation du territoire. Il se réserva pour cela, dès 1891, toutes les terres vacantes et il soumit les indigènes à un impôt en nature. Une série de décrets organisa, dans cet ordre d'idées, la récolte de l'ivoire et du caoutchouc sur les terres domaniales et ce système fut combiné avec un impôt en nature que percevaient, non seulement les fonctionnaires mais aussi les employés de compagnies fermières chargées de récolter les produits naturels au profit de l'Etat. Un tel système fiscal entraîna de graves abus locaux que favorisa l'octroi de primes aux agents récolteurs.

Contre ces abus, un courant de protestations s'éleva rapidement, aussi bien en Belgique qu'à l'étranger. Des cam­pagnes se déchaînèrent véhémentes, parfois d'ailleurs inté­ressées ou injustes; elles trouvèrent leur couronnement dans un Livre Blanc du gouvernement britannique, groupant en faisceau toutes les accusations portées contre l'Etat Indépendant du Congo.

Devant ce mouvement d'opinion, Léopold Il n'hésita pas à instituer une commission d'enquête. Créée le 23 juillet 1904, celle-ci comprenait trois magistrats appartenant à des natio­nalités différentes; elle fit au Congo un séjour de cinq mois; les instructions royales lui donnaient une autorité sans limites. Le rapport qu'elle déposa à son retour ramena les choses à leur jour réel; certes des abus individuels avaient été commis, certes des réformes devaient être apportées en certains domaines, mais dans l'ensemble, les réalisations de l'Etat pouvaient être jugées favorablement.

Ce rapport déclare notamment  : "Bien que nous n'ayons eu pour mission que de rechercher les mauvais traitements ou les abus dont les indigènes auraient eu à se plaindre, de constater le mal, nous ne pensons pas qu'il soit interdit de signaler en passant le bien qui nous a frappés. Quand on voyage au Congo, et qu'on fait la comparaison entre l'état ancien qu'on connaît par les écrits et les descriptions des explorateurs et l'état actuel, l'impression éprouvée tient de l'admiration et de l'émerveillement. L'Etat Indépendant, par les prodiges qu'il a accomplis en vingt ans, a donné au monde l'occasion, nous devrions dire le droit, de se montrer exigeant".

Les recommandations de la Commission d'Enquête furent suivies par Léopold Il. De nombreuses réformes furent appor­tées au système appliqué; elles firent l'objet d'un train de vingt-quatre décrets signés en 1906.