LES PENETRATIONS ETRANGERES

Par Oscar Libotte, Président Honoraire de l'Urome

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A.

L'arrivée des Portugais au Bas-Congo

 

En 1482, un explorateur européen qui longeait la rive occidentale de l'Afrique découvre l'embouchure du Congo. Cet explorateur était le Portugais Diégo Cao.

Paradoxalement, cette découverte du Congo par les Portugais en 1482 est une séquelle des guerres que l'Europe chrétienne avait entreprises contre les musulmans : en effet, c'est en repoussant les derniers Maures, après la chute de Ceuta, clef de l'Afrique du Nord, que les Portugais pensèrent à continuer leur route vers le Sud. Longtemps, cette obsession de la poursuite du "Maure" allait les poursuivre : elle devait les accompagner lorsqu'ils découvraient successivement le Sénégal, le Congo, le Zambèze. Chacun des fleuves rencontrés le long de la côte Atlantique, ils allaient tenter de les remonter dans l'espoir - jamais réalisé - d'atteindre ainsi un lac intérieur illusoire qui leur aurait ouvert la voie vers un autre fleuve et de là vers le royaume fabuleux du "Prêtre Jean". Ils projetaient de délivrer ce royaume imaginaire de ses voisins "infidèles" et, dès lors, avec son aide, de prendre à revers du côté de l'Egypte les forces de l'Islam. Inutile de préciser que ce songe ne se réalisa jamais, mais il permit d'ouvrir les premières portes de l'Afrique centrale.

Un tel rêve belliqueux n'était pas le seul mobile qui animait les Portugais. En même temps, ils essayaient de découvrir une route sûre qui les conduirait vers les riches terres des Indes. Chemin faisant, ils jalonnaient cette route de postes, souvent fortifiés, et s'assuraient le monopole du commerce. Très rapidement, le monopole commercial portugais allait d'ailleurs couvrir un énorme trafic d'esclaves.

La complexité de ces mobiles explique les aspects contradictoires et mouvants de la pénétration portugaise en Afrique.

Deux ans après avoir repéré le débouché du Congo, Diégo Cao revenait en force, accompagné d'une équipe de missionnaires. Il débarquait à Mpinda - un petit port situé dans une crique de la rive sud, non loin de l'embouchure, et qui devait devenir tristement fameux par son commerce négrier. De Mpinda, les religieux gagnaient, à trois cents kilomètres dans l'intérieur des terres, la capitale du royaume de Congo où ils rencontraient le souverain Nzinga Ntinu.

Dès ce moment, tout l'actuel Bas-Congo, pendant de nombreuses années, fut sillonné par des commerçants, des artisans, des missionnaires. Une vie européenne allait s'introduire dans ce pays et y subsister jusqu'au moment où le Portugal le délaisserait au profit de l'Angola.

Parmi ces gens de la première pénétration, se trouvaient quelques Belges. C'est ainsi que dès 1610 un commerçant anversois Pierre Van Broeck achetait de l'ivoire à l'embouchure du fleuve. Plusieurs Capucins belges vinrent aussi comme missionnaires au Congo; le plus fameux d'entre eux est le Père Adrien Willems, mort lapidé en 1651, qui rédigea le premier dictionnaire bantou.

En même temps, des explorations étaient menées vers l'intérieur des terres. Celles-ci, effectuées souvent par des commerçants, n'ont pas livré leurs résultats qui étaient gardés secrets en raison de la concurrence. Mais cependant, en 1488, Diégo Cao - dans l'espoir de trouver la voie de passage vers le royaume du Prêtre Jean - remonte le fleuve et parvient en amont de Matadi où une pierre gravée conserve encore le témoignage de son arrivée. Plus tard, en 1652, un missionnaire, le Père de Montesarchio, parvient au Stanley-Pool et prend contact avec le pays des Bateke. Il y trouve d'ailleurs déjà installées des factoreries portugaises que tenaient des gérants noirs.

L'occupation commerciale du Bas-Congo était donc réalisée dès cette époque; malheureusement, elle s'accompagna d'exactions de tous genres qui la rendirent vite impopulaire.

Quant à l’œuvre missionnaire, elle s'avéra précaire. Sans doute, dès 1491, le roi de Congo était-il baptisé; sans doute, son petit-fils devenait-il en 1518 le premier évêque congolais; sans doute, des maçons, des charpentiers venus d'Europe élevaient-ils des églises; sans doute, baptisait-on le peuple par doses massives; sans doute, un petit contingent de capucins exerça-t-il jusqu'en 1834 une activité réduite et sporadique. Mais le christianisme, tel qu'il fut introduit alors, ne lança point, semble-t-il, de racines profondes; imposé par le pouvoir, il ne recueillit point dans l'ensemble l'adhésion des cœurs; il se confondit souvent avec un opportunisme politique. Lorsque à la fin du XIXe siècle arrivèrent les Belges, ils ne trouvèrent plus que quelques vestiges, quelques rites au sens perdu, l'un ou l'autre mur d'église à ras du sol et couvert d'herbes, et aussi quelques crucifix de cuivre de fabrication locale qui avaient été conservés à travers les générations.


B.

Les négriers européens

 


Par millions, des navires européens déportèrent du XVe au XIXe siècle des esclaves noirs vers l'Amérique. Ce trafic de chair humaine fut introduit par les Portugais. Il commence en 1443, lorsqu'un trafiquant lusitanien ramena du golfe de Guinée un groupe de 263 Africains. Devenus bientôt maîtres de la chaîne de comptoirs qui s'échelonnaient tout au long du rivage atlantique, les Portugais mirent le continent en coupe réglée, comme une forêt, comme une mine. Parlant du Congo, l'un de leurs écrivains le décrit d'ailleurs comme "une mine à esclaves".

C'est le Congo qui pâtit le plus de ce trafic, car ses sujets étaient très cotés sur les marchés. Lisbonne, au début du XVIe siècle, était devenue le principal marché d'esclaves alimentant à la fois le Portugal et les Amériques. A cette époque, on vendait déjà de 10 à 20.000 noirs par an. Le long de l'embouchure du Congo, les captifs venus en caravanes de l'intérieur étaient parqués dans des enclos en attendant preneurs. Le port principal d'exportation et le plus ancien était Mpinda, dans une crique de la rive sud. C'est à Mpinda qu'avait débarqué la première expédition portugaise; c'est de là, qu'au cours des siècles suivants, furent exportés par dizaines de milliers de malheureux esclaves noirs. Mpinda fut d'ailleurs à diverses reprises disputé dans l'histoire; en 1602, il est attaqué par une flottille française; en 1606, les Hollandais essaient de s'y établir; l'une et l'autre tentative d'installation furent repoussées par les Portugais. Ceux-ci conservèrent pendant deux siècles, aux XVe et XVIe siècles, le monopole de la traite des noirs.

Mais, à l'aube des temps modernes, les autres puissances européennes entrèrent en compétition commerciale; à ce moment s'amorçait le déclin du Portugal, en même temps que croissait la force de la France, de l'Angleterre et des Pays-Bas.

Après la chute de Loanda en 1641, les Hollandais enlèvent leurs postes aux Portugais et prennent leur succession dans le commerce des esclaves. Les Portugais cependant résistent, des combats se déroulent dans le Bas-Congo, les factoreries hollandaises de Mpînda sont rasées en 1648, mais finalement tout se termine par un accord qui donne aux Hollandais le droit de trafiquer. Un peu plus tard, les Anglais à leur tour font leur apparition dans les installations congolaises : dès 1701, ils possèdent, toujours à Mpinda, une factorerie qui achetait les esclaves aux Mussorongo.

De monopole portugais, la traite des esclaves noirs était devenue à la fin du XVIIe siècle une gigantesque entreprise internationale. Les entrepôts deviennent de plus en plus nombreux et florissants. Les Français apparaissent à leur tour sur le marché, chassent les Portugais du port de Cabinda et installent leur trafic surtout au-delà de la rive nord du fleuve, vers Loango et Malemba, tandis que les Anglais se spécialisent dans l'estuaire.

Au cours de la seule année 1778, on avait exporté d'Afrique 104.000 esclaves; le tiers d'entre eux provenait du Congo et de l'Angola.

Il est à noter que ces esclaves, après avoir été au début prélevés dans les régions riveraines, provenaient, la marchandise se raréfiant, d'endroits de plus en plus reculés du pays. Pour les obtenir, des expéditions étaient organisées; celles-là étaient généralement commandées par des "pombeiros", trafiquants noirs ou métis au service des Portugais.

 

Certaines de ces expéditions remontèrent, au XVIIe siècle, jusqu'au lac Léopold Il, et plus tard jusqu'au Katanga. Parfois des tribus commerçantes, tels les Bateke, servaient d'intermédiaires et revendaient aux abords de Léopoldville des esclaves en provenance du Haut-Congo. Des pistes commerciales reliaient d'ailleurs dès cette époque le Kwango et le Stanley-Pool à la grande piste qui aboutissait aux ports angolais. A la faveur de ce mouvement, l'un ou l'autre Européen pénétra même assez profondément à l'intérieur des terres, tel le Hollandais de Helder, qui peu après 1641 conduisit une expédition jusqu'à Muende Kundi, sur le Kwango.

Le XIXe siècle devait voir à la fois l'apogée de la traite des noirs et sa disparition.

Déjà au XVIIIe siècle, l'opinion publique avait pris conscience de la situation et une forte réaction s'était dessinée contre le trafic de chair humaine. Cette réaction alla s'accentuant. Les idées de 1789 ouvrirent une ère nouvelle. L'Angleterre prit les devants dès 1807, elle abolissait la traite et dès 1833 l'esclavage dans ses colonies; cet exemple était suivi par le Portugal en 1835 et par la France en 1848.

Mais longtemps encore, ces décrets devaient rester lettre morte : ils se heurtaient à trop d'intérêts commerciaux. Dans la pratique, ils aboutirent à rendre clandestin le trafic des esclaves, mais celui-ci resta florissant : des chiffres contrôlés démontrent qu'entre 1840 et 1848, il était encore déporté entre 50 et 80.000 noirs par an; en 1850, l'estuaire du Congo était encore bordé de nombreux entrepôts d'esclaves dont Boma était le grand centre d'approvisionnement. Bientôt même, ce sera jusqu'au Katanga, chez Msiri, que les Portugais iront acheter des hommes.

En fait, on dut attendre la fin du XIXe siècle pour voir enfin, grâce surtout à l'introduction de nouveaux moyens de production, s'éteindre l'esclavagisme. En 1877, on trouvait encore échoués devant Boma des esclaves morts noyés, mains liées, carcan au cou, le nom du trafiquant gravé dans les chaînes; cependant le chiffre d'esclaves exportés du Congo était tombé entre 1860 et 1874 de 30.000 à 2.000.

Toutefois, quelques foyers clandestins subsistèrent en Angola; ils ravitaillaient en main-d’œuvre les factoreries de l'intérieur du pays; ces foyers tentaient comme par le passé de trouver en terre congolaise leur marchandise humaine; même, leurs pourvoyeurs n'hésitèrent pas, en échange des ennemis capturés, à fournir des armes à certaines tribus congolaises - tels les Batshioks du Kwango et, en plein début du XXe siècle, les révoltés Batetela réfugiés au Katanga.

Lorsque les Belges parvinrent au Congo, ils avaient comme premier objectif, fixé par Léopold Il, la répression de la traite des noirs. A ce moment, rien que par la voie de l'Ouest, en quatre cents ans, plus de quinze millions de Congolais avaient été déportés; dix millions d'entre eux, à la suite des mauvais traitements, étaient morts en cours de route.

L'occupation belge et la surveillance des frontières mirent fin aux dernières incursions angolanes et sauvèrent les tribus menacées.


C.

Les négriers arabes

 


A peine la traite des esclaves diminuait-elle ainsi à l'Ouest, qu'elle se développait avec une intensité accrue dans tout l'Est du Congo. Cette fois, ce n'était plus à l'Amérique qu'il fallait de la main-d’œuvre bon marché, mais c'étaient les harems et les palais du Moyen-Orient qui réclamaient des femmes et des domestiques.

Dès le VIIIe siècle, les Arabes avaient étendu leur domination sur la rive orientale de l'Afrique; en bordure de l'océan Indien, ils avaient bâti des villes aujourd'hui ensevelies sous les forêts tropicales. Repoussés à la fin du XVe siècle par les Portugais qui avaient fait le tour du continent, ils reprirent bientôt pied, et deux cents ans plus tard, ils étaient redevenus les maîtres de la côte, loin vers le Sud.

A quelle époque, les premiers Arabes pénétrèrent-ils au Congo ? Il est difficile de le savoir mais il est avéré qu'au début du XIXe siècle on trouvait déjà des Congolaises dans les harems d'Osman et de Mascate. Pendant longtemps, comme jadis les Portugais au Bas-Congo, ils se contentèrent de razzias locales auxquelles s'ajoutaient de rares incursions vers l'intérieur. Cependant, les besoins allant croissant, notamment par suite de la suppression du débouché russe en esclaves blancs, ils s'aventurèrent de plus en plus vers le centre africain. En 1840, ils étaient parvenus au lac Tanganika et en 1858 les explorateurs Burton et Speke apportaient le premier témoignage sur les négriers arabes; ceux-ci avaient installé une base à Uvira. D'Uvira, ils rayonnaient vers l'Urundi et vers le Katanga où ils rencontraient d'ailleurs leurs collègues portugais.

Dès ce moment, ils firent du Congo leur terrain de chasse. Avec l'aide de tribus cannibales, dont ils devaient souvent protéger leurs captures, ils mirent des zones entières à feu et à sang; généralement, tout comme les «pombeiros» chez les Portugais, c'étaient des métis qui dirigeaient ces expéditions et organisaient les marchés.

Les forces arabes mirent vingt ans à envahir la région qui s'étend du lac Tanganika au Lualaba, en 1860, elles arrivaient à la rive du fleuve, s'y installaient et fondaient Nyangwe, qui longtemps allait être leur capitale africaine. De Nyangwe un réseau de postes Kirundu, Kabambare, etc. assurait les relais jusqu'au Tanganika. Il leur fallut encore une vingtaine d'années pour arriver à Stanleyville; en 1883, Stanley, remontant le fleuve, les rencontre à Basoko et dans l'Aruwimi qu'ils ravagent.

Pendant ce temps, d'autres incursions arabes partaient du Soudan. De plus faible envergure, elles contournaient les redoutables sultanats Azande pour aller razzier les tribus Mangbetu et Abarambo de l'Uélé. Elles devaient atteindre leur plus grande intensité lors des attaques madhistes.

Y eut-il des voyageurs arabes qui - préfigurant Stanley - descendirent le fleuve, sinon jusqu'à la mer, du moins jusqu'au Pool? La question, faute d'archives connues, reste ouverte, mais il est certain que, mieux que les explorateurs européens, ils savaient dès le milieu du XIXe siècle que le Lualaba était le Congo, et non le Nil, et plusieurs d'entre eux décrivirent à cette époque l'estuaire du fleuve, ses bateaux, ses factoreries.

 

Quel est le nombre de Congolais qui fut razzié par les Arabes pendant les quelques dizaines d'années que dura leur trafic? Ici aussi, les archives manquent pour apporter une réponse certaine. Il est connu que certaines caravanes qui parcoururent le millier de kilomètres séparant le Tanganika de l'océan Indien ne comptèrent pas moins de deux mille esclaves. L'on a estimé qu'à l'apogée de leur puissance africaine, les Arabes exportèrent quelque 70.000 Congolais par an. Aux chiffres de ces ventes, il faudrait ajouter celui des massacres, car les razzias arabes étaient particulièrement féroces et meurtrières. On peut avoir un indice du rôle proportionnel du Congo sur les marchés de l'époque; en consultant les tableaux de population de Zanzibar, ancienne capitale de la traite; aujourd'hui, sur les deux cent mille noirs qui peuplent le sultanat, la moitié est constituée par des descendants d'esclaves et deux mille d'entre eux se reconnaissent encore une origine congolaise.

Bientôt, l'occupation arabe devint si forte au Congo que l'on vit l'un de ces trafiquants s'y créer un sultanat; il s'agit à vrai dire du plus célèbre des négriers de cette période, Tippo­Tip. Lorsque arrivèrent les premiers Belges, ils trouvèrent en lui un potentat trop fort pour être attaqué avec chance par leurs faibles effectifs. A ce moment, Tippo-Tip régnait en maître incontesté sur tout le Maniéma et le Lomami et ses razzias allaient depuis le Haut-Ituri, à l'est, jusqu'à la Lulonga à l'ouest; elles tendaient ainsi à rejoindre les territoires foulés par les négriers de Khartoum. Mieux valait composer et tenter de rallier Tippo-Tip aux entreprises nouvelles. Celui-ci, devant les arrivants, se révéla d'ailleurs un diplomate avisé : déplaçant progressivement ses terrains de razzias, il manœuvra avec une telle habileté qu'il parvint souvent à détourner de ses domaines cachés les chemins des explorateurs. Finalement, Stanley lui-même, devant une telle puissance, jugea bon de se le rallier, en l'amadouant : en 1887, au nom de Léopold Il, et en le nommant gouverneur de la province des Falîs qui s'étendait pratiquement sur presque tout l'Est du Congo; à cette nomination, une condition était mise : collaborer avec les Belges à la suppression de la traite des esclaves. Tippo-Tip fut-il fidèle à la convention? Il semble que, conseillé par le sultan de Zanzibar, il se résigna à l'inévitable; trois ans plus tard, comprenant sans doute que des temps nouveaux allaient arriver, il abandonnait sa charge et quittait définitivement son ancien royaume africain.

C'est alors que, brusquement, tout le réseau des postes arabes allait entrer en rébellion. Une autre époque commençait : celle des campagnes arabes au cours desquelles, au prix de nombreux sacrifices, les Belges exterminèrent définitivement toute velléité d'esclavagisme.


D.

Les explorations du XIXe siècle

 


Les Portugais, dans leur découverte de l'Afrique, avaient été partiellement guidés par l'illusion d'atteindre un royaume imaginaire, celui du Prêtre Jean. Un nouveau mobile allait guider la majorité des explorations du XIXe siècle, parties des pays européens : résoudre le problème des sources du Nil.

Bientôt, petit à petit, allait être cerné le mystère du centre africain : il le fut par des approches successives qui, parties de traversées coupant des zones périphériques, devaient aboutir au sensationnel exploit de Stanley.

Déjà, en 1798, le Portugais Lacerda avait pénétré jusqu'au Katanga et y avait eu connaissance des mines de cuivre. Mais c'est en 1816 que s'amorce le grand courant des explorations scientifiques : cette année là, l'Anglais Tuckey s'engage dans l'estuaire du Congo afin de vérifier si ce n'est pas là tout simplement le Niger; jouant de malheur, l'expédition fut décimée par la fièvre : sur 56 personnes, 18 moururent en cours de route. Tuckey était parmi les disparus, mais son entreprise n'avait pas été inutile : elle avait remonté le fleuve jusqu'à hauteur des rapides d'Isangila, bien en amont de Matadi, aux environs du site d'Inga; de plus, elle rapportait en Europe les premières études approfondies sur les pays traversés.

Dès le milieu du siècle, le courant s'intensifie. A l'est du Congo, des expéditions successives, lancées à la recherche des sources du Nil, découvrent les grands lacs : les Anglais Burton et Speke arrivent au Tanganika en 1858, leur compatriote Baker atteint le lac Albert en 1860. Au Nord, entre 1870 et 1872, l'Allemand Schweinfurt parvient à l'Uélé et l'Italien Miani au Bomokandi.

A la même époque, du Sud arrivait Livingstone. Celui-ci découvrait le lac Moéro où il rencontrait Tippo-Tip, et plus tard, profitant d'une caravane de trafiquants arabes, il quittait le Tanganika pour arriver à Nyangwe, sur le bord du Lualaba, le 29 mars 1871. Pour la première fois, ce jour-là, un Européen voyait le cours supérieur du Congo. Etaient-ce là les eaux du Nil ou celles du vieux Zaïre? Telle était la question que se posa Livingstone. Il semble bien qu'il soupçonna d'être devant le Congo, mais les habiles Arabes ne le laissèrent point aller plus avant; de plus, la région était périodiquement mise à sang par les marchands d'esclaves. Ecœuré par les massacres qu'il avait vus, Livingstone, dès la fin de la même année, avait déjà rejoint le Tanganika : c'est là que le retrouve Stanley qui allait passer quelques mois à voyager avec lui dans la région.

Bientôt, un autre Européen atteignait la même rive du Lualaba : l'Anglais Cameron, parti lui aussi du Tanganika, découvre la Lukuga, traverse les pays dominés par les négriers et arrive - comme Livingstone trois ans auparavant - à Nyangwe, la grande capitale arabe. Avançant des arguments scientifiques, Cameron est le premier à déclarer nettement que les eaux qui coulent devant lui ne sont pas celles du Nil, mais celles du Congo. Le 28 août 1874, aidé par Tippo-Tip, il parvenait à traverser le Lualaba, mais sa tentative d'explorer le fleuve mystérieux s'arrêta là : à force de persuasion, de paroles, et de ruses couvertes d'amabilité, l'habile Tippo-Tip parvint à le détourner de tout projet de découverte vers l'aval, à tel point que l'officier anglais, rebroussant chemin, remontait bientôt le Lomami, et passant par Kamina rejoignait l'Angola pour arriver l'année suivante à l'Atlantique après avoir réussi à traverser complètement l'Afrique.

C'est à Stanley qu'étaient destinés la chance et le mérite d'effectuer enfin pour la première fois la descente du fleuve.

Rentré en Europe après sa rencontre avec Livingstone, Stanley revint bientôt en Afrique. Au moment même où Cameron tourne le dos à la chance, il s'enfonce dans l'intérieur du continent; deux ans plus tard, le 18 octobre 1876, il arrive à Kasongo où il rencontre lui aussi Tippo-Tip. Plus heureux que son prédécesseur, Stanley parvient à s'imposer au potentat et à l'appâter : pour cinq mille dollars, celui-ci accepte d'accompagner l'explorateur pendant trois mois en aval de Nyangwe. Au début de novembre, les deux hommes quittent de concert Nyangwe; sur les eaux du fleuve flotte dès ce moment un canot démontable que Stanley avait fait transporter à dos d'homme depuis l'océan Indien.

Mais, quelques semaines plus tard, à la fin décembre, Tippo-Tip, découragé par les dangers de l'entreprise et les maladies qui font d'effroyables ravages parmi ses gens, quitte son compagnon après l'avoir accompagné jusqu'au-delà de Kindu. Dès ce moment, Stanley est seul avec son escorte dans une nature hostile; il s'enfonce dans l'inconnu. Lorsqu'il atteignit Boma, en août de l'année suivante, il avait perdu tous ses compagnons européens et les deux tiers de ses effectifs. Mais cet homme épuisé apportait, avec la découverte du cours du Congo, la clef d'un problème posé depuis 1482.

Désormais, par l'Est et par l'Ouest, étaient ouverts les chemins qui, des océans, conduisent au centre africain. Celui-ci faisait son entrée dans le monde moderne.