LES ANCIENNES MONARCHIES CONGOLAISES

Par Oscar Libotte, Président Honoraire de l'Urome

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Au cours de ce deuxième millénaire apparut un autre phénomène, constaté par les traditions orales et les quelques chroniques qu'écrivirent d'anciens voyageurs européens : c'est la stabilisation et l'organisation politique des tribus en entités fortes.

On constate d'une façon générale qu'une fois épuisé le courant de migration, une fois trouvé le sol fertile et l'asile sûr, les communautés bantoues ne tardent pas à se sédentariser: des formes de pouvoir s'y organisent et se consolident, des dynasties naissent et se succèdent; des royaumes se créent tantôt avec une allure nettement despotique et tyrannique, tantôt selon une formule proche de l'Europe féodale, et même avec certains aspects révélant des aspirations démocratiques.

En même temps, des civilisations apparaissent, présentant un ensemble de croyances religieuses, de concepts sociaux et de manifestations artistiques. Y a-t-il là naissance de civilisations nouvelles ? Ou résurgence d'éléments anciens imprégnés d'apports orientaux ? Ou encore est-ce l'un des stades ultimes d'une très ancienne civilisation qui alla en se dégradant dans un milieu physique hostile? Autant de questions qui se posent à l'africaniste; mais quelle que soit l'hypothèse adoptée, il semble bien établi que le Congo, au Moyen Age européen, n'était pas le pays "sauvage" qu'on s'est complu à décrire; il n'était pas non plus au faîte de la culture humaine; cependant il y existait une vie déjà évoluée, dont les formes sont allées s'éteignant selon des fortunes diverses, mais dont des témoignages ont été conservés.



A.


Le royaume de Congo

 


Dès le XVe siècle, le royaume de Congo - celui sur lequel on possède les plus anciens et les plus nombreux documents écrits - entrait en rapport avec l'Europe et faisait son apparition dans l'histoire internationale.

 

 

Il avait été fondé vers la fin du XIIIe ou le début du XIVe siècle par des chasseurs venus du Sud-Est, qu'une longue migration avait conduits vers les rivages atlantiques.  Lorsque les Portugais le découvrirent à la fin du XVe siècle, il chevauchait le fleuve, s'étendant au nord jusqu'aux environs de Pointe-Noire, au sud jusqu'en Angola; à l'est, il confinait au Kwango.

Comment se présentait ce royaume congolais?

Déjà, les premiers explorateurs signalaient que les indigènes y paraissaient beaucoup plus civilisés qu'ailleurs. Sans doute, n'y connaissait-on pas l'écriture, sans doute n'y avait-on pas été en rapport, comme les pays nègres du Bénin et de Tom­bouctou, avec des civilisations plus évoluées, mais l'allure politique ressemblait fort à l'organisation féodale de l'Europe du Moyen Age: en effet, le roi avait divisé le pays en provinces et en districts à la tête desquels il mettait des délégués choisis par lui et placés dans une position de vassalité; cependant, en certains cas, intervenaient déjà des élections populaires, embryon d'un contrepoids démocratique devant l'autoritarisme. La vie sociale y était protocolaire, assez rigide. Les techniques étaient plutôt poussées: on y connaissait la fonte du fer et du cuivre, l'art de la poterie, le tissage d'étoffes si résistantes qu'elles furent employées par les Portugais comme voiles de bateaux. On y trouvait de petits élevages: porcs, moutons, chèvres, poules et on y cultivait, bien avant l'arrivée des Européens, le millet, le sorgho, les bananes, les pois, les courges, les ignames.

Tel se présentait le Congo, lorsque son roi - Nzinga Ntinu - reçut les délégués que le roi du Portugal lui avait envoyés en 1484: gardant ceux-ci comme otages, il dépêcha à Lisbonne des ambassadeurs, demandant à recevoir des maçons, des charpentiers, des laboureurs, des missionnaires, bref tout qui pourrait l'aider à améliorer les conditions de vie de ses sujets.

Dès ce moment, des rapports réguliers s'établirent entre le royaume de Congo et le royaume du Portugal. Rapports basés, tout au moins dans les débuts, non point sur la conquête ou la vassalisation, mais sur l'alliance: les deux rois, sur pied d'égalité protocolaire, échangent des ambassadeurs dès leurs premiers contacts et ces rapports diplomatiques seront poursuivis pendant de longues années. En fait, le Portugal visait, au moyen de cette alliance, à établir à son propre bénéfice un monopole de commerce et d'évangélisation.

 

 

C'est au XVe siècle que le royaume de Congo connut son apogée. Après s'être converti au catholicisme et avoir reçu le baptême, le vieux roi Nzinga Ntinu était retourné progressivement au paganisme de ses ancêtres, mais, avant de mourir en 1506, il avait désigné comme successeur son fils converti sous le nom de Don Affonso. Don Affonso avait à ce moment le commandement de la province du Mbanza-Sundi, dans l'actuel Congo Belge. Monté sur le trône, il se révéla un grand roi. Sous son règne, les Européens, en majorité des Portugais, arrivent de plus en plus nombreux: des caravanes de missionnaires se succèdent, des églises se bâtissent, des baptêmes massifs - parfois deux mille par jour - se pratiquent tandis que l'on brûle les fétiches, enfin le commerce extérieur s'installe et des factoreries couvrent tout le pays.

C'est sous Don Affonso que se réalisa pour la première fois l'idée d'un clergé africain catholique. Il envoya son fils Don Henrique en Europe recevoir une formation ecclésiastique; en 1518, ce dernier, avant de retourner en Afrique, était nommé évêque.

Bientôt sous l'impulsion de Don Affonso, le royaume de Congo connut une vie internationale active: non seulement, ce souverain entretenait des rapports d'égalité avec la Cour du Portugal, mais il maintint sa vie durant un courant diplomatique avec le Saint-Siège; il envoya même à Rome, entre 1504 et 1539, trois ambassades demander pour lui des privilèges égaux à ceux du roi du Portugal. Bien plus, il n'hésita pas à réclamer l'annexion à son royaume de l'île de San Tomé, à l'époque repaire de forbans portugais.

 


Mais la fin de son règne fut marquée par des conflits répétés avec les Lusitaniens. En effet, avec le commerce, ceux-ci avaient introduit l'alcoolisme, les exactions et la traite des esclaves. Cette dernière prend bientôt de telles proportions que Don Affonso, qui pourtant avait été l'un des premiers fournisseurs, s'indigne et va jusqu'à menacer les Portugais de supprimer tout commerce avec eux; ce sont là des représailles qui annoncent les méthodes modernes du boycott. Cette indignation se conçoit: dès 1436, dans le port congolais de Mpinda, 4 à 5.000 noirs étaient chaque année embarqués comme esclaves à destination du Portugal.

La situation alla dès lors en empirant, les trafiquants locaux allant d'abus en abus et donnant une extension chaque jour plus forte à la traite des esclaves congolais; bientôt même, ils accusèrent le roi de leur dissimuler des mines d'or et d'argent qui n'existaient que dans leur imagination.

Aggravant tout cela, une invasion menaçait bientôt le royaume: les barbares Jagas, qui, comme les Huns en Europe, parcouraient l'Afrique en brûlant tout sur leur passage, étaient aux frontières. Le Congo fut mis à sac, sa capitale détruite et brûlée. Le successeur de Don Affonso, Don Alvaro, fit appel aux secours portugais. En 1570, ceux-ci vinrent rétablir l'ordre; mais il leur fallut un an et demi pour venir à bout des féroces Jagas.

Après cette intervention, les Portugais délaissèrent de plus en plus le Congo pour porter leur attention vers l'Angola qui leur présentait un champ d'activité commerciale plus favorable. Devant un tel état de choses, le roi Alvaro Il entreprend en 1590 la lutte contre les Portugais; s'appuyant sur les rivalités européennes, il tente de mettre son royaume sous la tutelle du Saint-Siège, puis favorise l'arrivée au Congo des Hollandais qui commencent à prendre pied en Afrique.

Le jeu de balance entre la Hollande et le Portugal ainsi amorcé continue pendant tout le XVIIe siècle: lorsque après l'éphémère prise de Loanda en 1641, les Hollandais supplantent les Portugais sur la rive occidentale d'Afrique, un courant diplomatique nouveau s'établit entre eux et le roi de Congo.

 


Celui-ci envoie des ambassades au Brésil et à Amsterdam et demande l'aide du Prince d'Orange contre les Lusitaniens; d'un autre côté, une ambassade hollandaise est reçue à la cour congolaise; c'est en défilant entre deux doubles rangs de porteurs de cierges allumés qu'elle arrive jusqu'au trône du roi.

Mais bientôt les Portugais reprennent les positions perdues. Alors, mus comme au siècle précédent par le désir de mines d'or imaginaires, ils entrent ouvertement en guerre contre le roi Don Antonio, et ils écrasent les Congolais à la bataille de Mpila, en 1665

Dès ce moment, se précipite la décadence du royaume de Congo. Ecrasé par les forces militaires, abandonné par le commerce au profit de l'Angola, rongé par le trafic des esclaves, il tombera désormais en vassalisation et, état fantôme, il finira par être démembré définitivement en 1885 lorsque s'effectuera son partage entre la France, le Portugal et Léopold Il.

Ainsi s'éteignit et disparut le premier et le seul Etat congolais autochtone qui ait joué un rôle dans l'histoire mondiale. Le royaume de Congo avait connu un courant de commerce extérieur, il avait ouvert ses frontières à une diffusion culturelle et religieuse d'origine européenne, il avait établi des relations diplomatiques avec le Portugal, le Saint-Siège, le Brésil, les Pays-Bas. Le Portugal eut l'incontestable mérite de l'ouvrir à la civilisation européenne et de le traiter, à l'origine, non point en vassal mais en allié protégé. Malheureusement ce système de protection comportait en échange des monopoles de commerce, de religion et de culture. De tels privilèges devaient dégénérer en abus: les rapports amicaux se corrompirent rapidement cédant la place à la ruse et à la violence et l’alliance se transforma en une exploitation telle, qu'en trois cents ans, elle parvint à transformer en un vaste marché d'esclaves cet Etat qui aurait pu connaître un sort meilleur.


B.

Le royaume des Bakuba

 


Situé entre le Kasai et le Sankuru, le royaume des Bakuba - ou des Bushongo - est peut-être le plus ancien des royaumes congolais, certainement celui où la civilisation africaine a atteint le degré le plus élevé, et le seul qui, figé dans un conservatisme orgueilleux, ait maintenu jusqu'au XXe siècle son visage de jadis.

La tradition orale conserve la liste minutieuse de plus de 120 rois Bakuba dont les premiers auraient vécu au Ve siècle de notre ère; elle garde aussi le souvenir précis des actes que ces souverains, monarques absolus de droit divin, ont posés, des guerres qu'ils ont menées, des réformes qu'ils ont entreprises, les progrès qu'ils ont apportés. Le recoupement de ces récits par des événements frappants et connus a permis de fixer avec certitude diverses dates dans l'histoire des Bakuba, et de situer ainsi certaines de leurs figures royales. On sait par exemple que le roi Bokama Bomanchala vit l'éclipse de midi du 30 mars 1680, que le roi Bope Mobinji, qui vécut très vieux, assista au passage de la comète de 1843 et fut le premier à connaître le contact européen, lors de l'expédition Wissman en 1884.

Venus du Nord, peut-être des savanes soudanaises d'où ils se seraient frayé un passage à travers les migrations bantoues, les Bakuba auraient traversé le Sankuru dès le VIe siècle pour s'installer dans le territoire qu'ils ont occupé jusqu'à nos jours. Leur histoire est celle, non point tant d'une série de conquêtes, mais plutôt du développement d'une civilisation originale, qui organise ses systèmes sociaux et part à la recherche de son esthétique.

A cet égard, il est significatif de voir que le plus célèbre de leurs rois est, non point un conquérant, mais un homme de paix, mécène des arts: Shamba Bolongongo. Shamba Bolongongo, qui mourut au début du XVIIe siècle, eut l'originalité d'abolir l'usage des armes de guerre, et notamment celui des célèbres couteaux de jet qui avaient valu à son peuple le surnom de "peuple de l'éclair". C'est lui aussi qui fut le premier à faire exécuter par un sculpteur de sa cour sa statue-portrait; cette oeuvre a été conservée jusqu'à nos jours; elle est le plus ancien objet d'art d'Afrique centrale.

Le goût du beau est d'ailleurs un des traits dominants du peuple Mukuba : tout dans ce pays est décoré, ciselé : boîtes à fards, coupes, tambours, murs de maisons, etc. Le conservatisme est un autre de ses caractères. Jusqu’à récemment encore, la cour du Nyimi a conservé le rituel des temps passés; on n'accède au trône du souverain qu'en se conformant à une étiquette rigoureuse et en suivant, à travers un labyrinthe, un itinéraire soigneusement fixé et gardé.

Protégés par la Cour, les artistes du royaume des Bakuba se sont révélés dans le passé les égaux des sculpteurs du Bénin, ils ont atteint un classicisme africain qui, une fois réalisé le répertoire des formes nationales, ne fut point dépassé.


C.

Les empires du Sud-Est

Dans le sud-est du Congo, au Kasai et au Katanga, se sont également formés des Etats qui connurent des sorts divers.

Le plus étendu, le plus fort de ces Etats fut sans conteste l'empire des Baluba qui couvrit à son apogée le pays allant du Maniéma jusqu'au sud du Katanga, de la Bushimaie aux lacs Tanganika et Moero.

L'empire des Baluba fut fondé au XVIe siècle par Kongôlô Mukulu; celui-ci mourut décapité par ses gens après avoir menacé de tuer son propre fils dont il était jaloux. L'histoire de cet empire est avant tout une histoire de conquêtes et de guerres qui dura jusqu'à l'arrivée des Belges; des intrigues successives provoquèrent alors le démembrement de la nation Moluba.

Un autre état important fut l'empire des Lunda, situé sur les hauts plateaux du Kasai, et qui étendit sa suzeraineté jusqu'au Kwango et jusqu'en Angola. Fondé au XVIe siècle lui aussi, l'empire des Lunda, par la solidité de son organisation politique et militaire, a valu à son chef, le Mwata Yamvo, un prestige qui s'est maintenu jusqu'à nos jours.

Enfin, en plein XIXe siècle, fut fondé un dernier empire, éphémère celui-ci, l'empire de Msiri. Arrivé du Tanganyka, Msiri qui domina plus de cent mille kilomètres carrés, fut un conquérant, un guerrier, un commerçant et un despote. Après avoir maté par la terreur toutes les tribus voisines, il fit de sa capitale, Bunkeya, un centre de négoce international où, entre des armes et des munitions, l'on pouvait se procurer à satiété, ivoire, cuivre, fer, sel, esclaves.

Vers Bunkeya convergeaient, venues de l'Atlantique et de l'océan Indien, les caravanes de Zanzibar et de Loanda. Lorsque arrivèrent les Belges, Msiri disposait d'une armée de 10.000 hommes, et les pieux des palissades de Bunkeya étaient couronnés par les crânes de ses ennemis tués. Bientôt ses exactions furent telles que les populations soumises, menacées par la famine, se révoltèrent; les Belges mirent fin à ses atrocités: il fut abattu par le lieutenant Bodson le 20 décembre 1891. Son empire disparut avec lui.


D.

Les sultanats du Nord


A partir du XVIIIe siècle, des peuples soudanais franchissent les frontières du Congo. Ils se succèdent par vagues, mais une fois sur place s'imbriquent les uns dans les autres, se recouvrent, s'unissent par groupes de familles, au point de constituer une inextricable mosaïque de clans divers.

Tandis qu'au sud de l'Uélé se développe chez les Mang­betus - célèbres par leurs têtes artificiellement allongées - une civilisation élégante, aux mœurs légères, au nord de la rivière se constituent les sultanats Azande, états guerriers et durs.

Ceux-ci, divisés en districts vassalisés, étaient organisés de telle sorte que, tels les rayons d'une roue, toutes les pistes convergeaient de ces districts vers la capitale mais ne les reliaient jamais entre eux : ainsi l'absence de contact entre les feudataires mettait un frein à leurs velléités de complot.

Lorsque les troupes belges, à la fin du XIXè siècle, attaquèrent les madhistes du Soudan qui avaient opéré plusieurs incursions en territoire congolais, elles trouvèrent en certains de ces sultans Azande des alliés précieux : ceux-ci - tels Semio et Renzi - n'hésitèrent pas à jeter dans la bataille leurs milliers de lanciers qui combattirent côte à côte avec les premiers contingents de Léopold II.