L ' I T U R I

 

   

Cette région, située à l'extrémité nord-est de la République Démocratique du Congo présente, sur une superficie restreinte à l'égard de l'immensité de l'ex Congo Belge, une grande variété d'aspects et de climats. En suivant la route Congo-Nil, on quitte la forêt équatoriale – domaine, jadis, des Pygmées maintenant plus ou moins "ethnocidés" par leurs voisins - à 25 km d'Irumu, pour monter sur un plateau de haute altitude (1.800-2.400 m), parsemé de collines herbeuses, et de climat sain mais très changeant et pluvieux. On descend ensuite, vers le lac Albert, un escarpement qui nous ramène, en 25 km à peine, aux 600 m de l'étroite plaine qui longe le lac.

L'histoire écrite de la région se révèle fort courte, mais elle se rattache à la quête millénaire des sources du Nil, demeurées mystérieuses depuis l'époque des Pharaons. Les Ptolémée les situaient dans d'hypothétiques Monts de la Lune, légendaires ou entr'aperçus par les plus méridionaux de leurs vassaux noirs.

L'existence du lac Albert, comme une des sources possibles du grand fleuve, ne fut soupçonnée qu'en 1862, par les explorateurs Speke et Grant, qui ne purent cependant y parvenir. Arrivés dans l'actuel Ouganda après la découverte du lac Victoria, ils entendirent parler d'une autre vaste étendue d'eau dans laquelle les nuées de sauterelles venues de l'Est allaient se noyer. Il fallut une puissante expédition dotée de trois bateaux et d'une centaine d'hommes, conduits au départ de Khartoum par Samuel Baker, pour confirmer cette intuition et atteindre le lac deux ans plus tard.

 

Pour ces explorateurs britanniques, le nom du prince consort tant aimé de la glorieuse reine Victoria devait être associé à celle-ci jusqu'au cœur de l'Afrique. On a ainsi considéré pendant quelques décennies le lac Albert, conjoint géographique du lac Victoria comme une des sources du Nil. On sait maintenant que la source la plus éloignée de l'embouchure, marquée par une stèle érigée par les Belges, se situe au Burundi, ce qui fait du Nil le plus long fleuve du monde (6.671 km).

Les traditions orales viennent au secours de l'histoire écrite pour couvrir en partie la longue durée qui sépare l'Egypte pharaonique de l'époque des grands explorateurs. Elles font état de l'existence, il y a très longtemps, d'un empire Cwezi qui aurait fédéré une dizaine de royaumes dominés par les Tutsi/Hims venus des confins éthiopiens vers le XVe siècle, et dont faisaient partie, entre autres, le Burundi, le Rwanda, le Buganda et le Bunyoro, ainsi que leurs vassaux du versant congolais de la crête Congo-Nil : Hunde du Nord-Ouest du Kivu, Nande du Nord-Ouest du lac Edouard et Hema de l'Ouest du lac Albert. La science linguistique actuelle semble confirmer que, parmi ces vassaux, se trouvaient bien des populations de l'actuel Ituri, ou du moins que certaines de celles-ci appartenaient en partie au même ensemble culturel pastoral Tutsi/Hima. Celui-ci se serait superposé à un fond bantou vieux de deux millénaires et qui est demeuré largement majoritaire jusqu'à nos jours. Une pénétration, non datée, de populations nilotiques jusqu'aux rives du lac Albert serait venue brouiller encore davantage la mosaïque ethnique.

Ces Alur nilotiques auraient refoulé les Lendu d'origine soudano-bantoue vers le Sud, où ils furent ensuite asservis par les Hema alliés aux Bira bantous (rendus célèbres par les femmes à plateau), dans un rapport similaire à celui des Tutsi et des Hutu au Rwanda. De bons esprits, notamment journalistiques, toujours prompts à stigmatiser les coloniaux, prétendent que l'affranchissement, en 1927 paraît-il, des Lendu, libérés de leurs maîtres Hema fut une gaffe majeure de l'administration coloniale, et la source lointaine de l'actuelle guerre civile. C'est ignorer l'existence des Bira, et d'une bonne douzaine d'autres ethnies d'origine souvent soudanaise ou nilotique : Zande, Mundu, Pajalu, Maru, Madi, Logo, Kwakwa, Lugbera, Ndango, Mangutu, Nyari, Ndaka, Mabendi, Lese, Nande. On est loin de la bi-polarité rwandaise!

Témoigne de l'ancienneté des conflits ethniques un épisode de l'expédition de Stanley envoyée au secours d'Emin-Pacha, en 1887 : il fut attaqué par des milliers de Lendu et secouru par des Hema et des Bira, alliés contre leurs ennemis traditionnels, les Lendu.

La fracture Hima/Lendu est donc bien antérieure à la gestion belge, et recèle, par le jeu de leurs alliances, une complexité qui exclut une analogie trop simpliste avec les événements du Rwanda. Et ceux qui s'affrontent aujourd'hui ne sont pas des descendants de pasteurs contre des descendants d'agriculteurs : déjà à l'époque de Stanley, et jusqu'à la fin de la période coloniale belge ils pratiquaient tous la même économie mixte agro-pastorale, qui a maintenant disparu, comme on le verra plus loin.




L'affrontement actuel entre Hema et Lendu diffère aussi de celui qui a opposé les Tutsi et les Hutu au Rwanda. Il est circonscrit à la région de Bunia/Irumu/Djugu, où les agro-pasteurs Hema/Bira, affrontent d'autres agro-pasteurs Lendu. Autre différence avec la situation rwandaise : les pasteurs Tutsi étaient fortement minoritaires par rapport aux Hutu, dans un rapport 15/85, tandis qu'en Ituri, les effectifs en présence sont équilibrés : dans la population totale, les Hema/Bira formaient à l'époque coloniale un contingent de 25 %, dans lequel des Hema étaient majoritaires, et les Lendu alliés aux Bendi rassemblaient un peu plus de 24%. Toujours à l'époque coloniale, les Lendu/Bendi étaient plutôt majoritaires au nord de Bunia, tandis que les Hema/Bira l'étaient au sud. Les 50 % d'autres ethnies ne se sont que tardivement impliqués dans le conflit.

Comment les choses ont-elles évolué depuis l'époque coloniale ? Fait majeur, toujours occulté par les "bons esprits" : comme dans tout l'ex-Congo Belge devenu indépendant, la population a probablement quadruplé sur un territoire d'étendue fort limitée et déjà parcellisé entre beaucoup d'ethnies. La compétition territoriale s'en est trouvée exacerbée et la composante pastorale de l'économie, trop gourmande en terres s'est probablement trouvée éliminée, au détriment des Hema. En effet, ces derniers perdirent ainsi l'ascendant qu'ils détenaient du fait de l'étendue un peu plus grande de leurs pâturages et du droit qu'ils détenaient ainsi de gérer la répartition territoriale. Les autres facteurs cités dans la presse, l'opposition entre les pasteurs et les agriculteurs (il n'y a plus de pasteurs depuis que toutes les vaches ont été mangées durant les années 60/70), l'or de Kilo-Moto et le supposé pétrole du lac Albert, relèvent plutôt de l'imaginaire marxiste de certains de nos journalistes, qui veulent à tout prix privilégier les facteurs socio-économiques et découvrent partout des "prédateurs" capitalistes héritiers des prédateurs colonialistes. Ils existent, bien entendu, nombreux et cupides, mais agissant chacun pour leur compte, ils n'ont pas en Ituri d'action globalement déterminante.

 

Les facteurs politiques, héritiers des anciennes fractures ethniques, paraissent plus sérieux.

Le premier réside dans la disparition du pouvoir central de Kinshasa et de la "pax belgica", œuvre majeure de l'administration territoriale belge. Cinq chefs-lieux de territoires, Bunia (en même temps chef lieu de district) Djugu, Mahagi, Mambasa et Aru répartis sur les 65.000 km2 du Kibali-Ituri et ses quelque 630.000 habitants reflétaient assez bien la densité moyenne d'occupation du Congo Belge par la "territoriale" : 141 territoires pour 14 millions d'habitants soit un territoire pour 100.000 habitants environ, et un territorial belge, fonctionnaire ou agent, pour 8.000 Congolais. L'occupation militaire n'était, aussi, ni plus ou moins forte que dans les autres districts : une compagnie (200 à 250 hommes) en détachement territorial à Bunia suffisait à maintenir l'ordre dans tout le Kibali/Ituri, vaste comme deux fois la Belgique. Ces chiffres montrent bien que la "pax belgica" était assurée bien plus par l'ascendant que par la force.

Il faut citer ensuite parmi les facteurs qui ont déclenché la crise actuelle, la dépendance de plus en plus forte de l'Ituri vis-à-vis de l'Ouganda voisin. La liaison routière Congo-Nil a été interrompue et n'a jamais été durablement rétablie, depuis la rébellion de Stanleyville, en 1964. Du tortillard vicinal Isiro-Mungbere, on n'a plus de nouvelles depuis longtemps, mais on sait, par les bons Pères qui sont devenus les dernières sources d'information, que son hinterland est parcouru par des camions ougandais à la recherche de café. N'est resté opérationnel que le petit aérodrome de Bunia, desservi de plus en plus irrégulièrement par Air-Congo, et ensuite presque plus du tout par Air-Zaïre, qui deviendra vite "Air peut-être". Par contre le réseau routier et ferroviaire de l'Uganda, orienté vers le port de Mombasa, est toujours demeuré excellent.

Un facteur religieux a aussi joué : l'Uganda, comme l'Ituri, sont demeurés les terres d'évangélisation des Pères Blancs, qui ont implanté des deux côtés de la frontière un clergé particulièrement actif. Celui-ci n'a cependant pas été épargné par le tribalisme : il est devenu plutot Lendu du côté congolais et Hima du côté ougandais, mais paradoxalement cette ethnicisation a multiplié les échanges transfrontaliers, les prêtes hema trouvant logistique et réconfort chez leurs collègues hima.

Son éloignement de Kinshasa a fait de l'Ituri une sorte de no man's land administratif. Il est ainsi devenu, lors de la reconquête du Rwanda par les Tutsi de Kagame, la terre de refuge des militaires, miliciens et génocidaires hutu, qui y établirent de vastes camps de réfugiés, vite militarisés pour devenir la base d'une guérilla revancharde. L'Uganda du Hima Museveni, allié du Tutsi Kagame, se devait d'intervenir. Il le fit, en 1996 d'abord, en participant à l'offensive de Kigali contre les camps du Kivu, et ensuite contre l'armée de Mobutu venue défendre le territoire national zaïrois. En 1998, mettant à profit l'effondrement de l'armée zaïroise devant les rebelles de Kabila, Museveni entreprit d'envahir l'Ituri, ce qu'il fit sans coup férir et en rencontrant si peu de résistance qu'il put courir jusqu'à Kisangani.

Pour donner une légitimité locale à sa conquête, il suscita avec le concours de Kagame et de ses alliés Hema un "Rassemblement Congolais pour la Démocratie", en abrégé RCD. Celui-ci se scinda rapidement en deux, un "RCD-Goma", enfant chéri de Kagame, et un "RCD-ML- Mouvement de Libération" patronné, lui, par Museveni. Mais ce "RCD-ML" se fragmentera à son tour en une tendance qui conserva l'étiquette "libération" sous la houlette d'un chef Nande et un nouvel RCD qui s'autoproclama "national; le "RCD-N".




Déconcerté par cette prolifération, et croyant ainsi pouvoir affaiblir encore davantage le pouvoir de Kinshasa, passé entre les mains de Joseph Désiré Kabila, Museveni entreprit d'unifier toutes ces mouvances devenues incontrôlables avec le MLC (Mouvement de Libération du Congo) créé entre-temps dans le Nord du Congo par le Ngbandi Jean-Pierre Bemba, fils d'un richissime homme d'affaires demeuré, lui, fidèle à Kinshasa.

Le "Front de Libération du Congo" – FLC – issu de cette alliance avait ainsi vocation à devenir un mouvement vraiment national, sous la coupe, en réalité de l'Uganda, ce qui ne faisait pas l'affaire du RCD-ML. Museveni décida donc de le combattre, ce qui incita les Nande, auparavant vassaux ou alliés des Hima à s'allier à Kinshasa. Beni, leur "capitale" redevint ainsi pour un temps congolaise et le MCD-ML devint le MCD-ML-K.

Et les Hema, que devinrent-ils dans ce melting-pot ? Se sentant abandonnés par l'Uganda au profit de l'alliance avec le Ngbandi Bemba, ils créèrent une milice d'auto-défense, l' "Union de Patriotes Congolais" – UPC- qui rassembla dans la région de Bunia des milliers de réfugiés auparavant dispersés dans des zones rurales devenues hostiles.

Nouveau retournement de situation : l'UPC s'alliera au début de cette année 2003 avec le RCD-Goma, à la grande fureur de Museveni, qui considérait déjà l'Ituri comme son fief et ne pouvait tolérer qu'une de ses principales ethnies s'allie à son ex-ami Kagame. Il poussa donc un chef hema à créer une dissidence au sein de l'UPC, le "Parti pour l'Unité et la Sauvegarde de l'intégrité du Congo" (PUSIC), tandis que les Lendu se mirent, de leur côté, à opposer aux Hema un autre Front, celui des "Nationalistes et Intégrationnistes" (FNI). Et revoilà l'Ituri ré-ethnicisé : les Alur fondent les "Forces Populaires pour la Démocratie au Congo" (FPDC) et les Kwakwa les "Forces Armées du Peuple Congolais" (FAPC).

Kampala essayera ensuite, sous l'égide de l'ONU, de ré-unifier ces partis ethniques dans un "Front pour l'intégration et la Paix en Ituri" (FIPI). Mais l'objectif des onusiens consistait à ré-intégrer l'Ituri dans la République Démocratique du Congo, ce qui l'amena à créer une énième formation politique le "Comité de Pacification de l'Ituri." (le CPI). Mais celui-ci se mua rapidement en une coalition anti-hema qui chassa ceux-ci de Bunia et se mit à commettre, au nom de la pacification onusienne, les pires atrocités dans les villages isolés.

Kigali, opposé à la main-mise de l'Uganda sur l'Ituri, menaça alors d'intervenir. Rappelons que le Rwanda contrôlait déjà tout l'Est de la RDC, du Kivu au Nord-Katanga. L'ONU dut donc renoncer à agir via son CPI interposé, et s'engager à déployer elle-même un contingent sous sa propre étiquette, en échange du retrait des troupes ougandaises et rwandaises des zones occupées en RDC. Museveni appliqua l'accord à la lettre en retirant immédiatement ses troupes, ce qui laissa le champ libre aux milices ethniques. Le désordre et les atrocités atteignirent alors un comble.

La MONUC (Mission des Nations Unies en république démocratique du Congo) se disqualifia rapidement en se limitant à comptabiliser les crimes qui se commettaient sous ses yeux jusqu'au centre de la ville de Bunia elle-même. Elle disposait cependant de blindés qui auraient permis à ses troupes – 700 soldats uruguayens et plusieurs centaines de "policiers" autochtones débarqués de Kinshasa – d'intervenir sans grands risques. Les Lendu et leurs alliés – parmi lesquels les "policiers" – purent ainsi poursuivre sans entraves leur chasse aux Hema. Face à ces tueries, ces derniers mirent fin à leurs divisions : les miliciens du l'UPC et de PUSIC contre-attaquèrent et mirent en déroute leurs adversaires. Bunia retomba sous leur contrôle le 12 mai, un cessez-le-feu fut signé quelques jours plus tard entérinant la prise de Bunia par les Hema, mais aussi la présence de leurs ennemis tout autour.

Un nouveau mandat d l'ONU vient de confier à une force internationale dirigée par la France le soin de "sécuriser" Bunia et ses environs avec le concours de la Belgique.

Faut-il voir dans cette intervention de la France un contre-feu opposé aux appuis américains dont l'Ouganda anglophone a bénéficié tout au long des crises que la région des Grands Lacs a connus ? On ne peut s'empêcher de penser que Museveni a été en ces circonstances l'instrument de la politique hégémonique que les Etats-Unis poursuivent à leur profit dans toutes les parties du Monde et qu'ils auraient ainsi voulu étendre à une Afrique Centrale trop déconcertante pour qu'ils puissent s'en occuper directement ? En tous cas, l'Oncle Sam a toujours présenté l'Ouganda comme le pôle régional de développement, un modèle d'ordre et de stabilité, alors qu'en réalité Museveni n'a cessé de bouter le feu dans la région des Grands Lacs.

Quoi qu'il en soit, l'imbroglio politique actuel renoue, après la courte parenthèse belge, avec un imbroglio ethnique pré-colonial, aggravé par des interventions étrangères, surtout rwandaises et ougandaises, mais aussi onusiennes. Si les ethnies sont une invention des coloniaux, désireux de diviser pour régner, ils ont fait preuve en Ituri d'une prodigieuse capacité d'invention!

Doit-on davantage ajouter foi aux déterminismes historiques, qui rétabliraient sous nos yeux d'anciennes suzerainetés, et, entre les anciens maîtres eux-mêmes, la restauration d'une antique suprématie Cwezi, devenue ougandaise, et qui voudrait maintenant s'étendre à toute l'Afrique Centrale ?

La raison semble vouloir l'emporter : toutes les formations politiques se rallient maintenant en définitive à l'idée du Congo uni et fort héritée des Belges.

     

 

O.G. Libotte