LE REFLEXE VERTUEUX

Par Oscar Libotte, Président Honoraire de l'Urome

L'établissement des colonies de peuplement anglo-saxonnes en Amérique et en Australie s'est fait au prix de l'élimination des populations pré-existantes. Elles se différencient en cela des colonies dites "d'exploitation" – que l'on devrait plutôt dénommer "de développement" – établies par eux et par d'autres nations ailleurs dans le monde.

Par réaction contre la mauvaise conscience générée par les génocides états-uniens et australien est apparu un réflexe vertueux, une morale justificatrice ou rédemptrice, qui régit encore actuellement, pour une bonne part, les comportements anglo-saxons.

Prenons l'exemple des Anglo-Saxons américains. Ils éliminent les Indiens d'Amérique du Nord pour installer à leur place leurs colonies de peuplement, qui deviendront les Etats-Unis d'Amérique. Le dernier massacre par l'armée régulière des USA eut lieu sous le règne de Léopold II, à la fin de l'année 1890. Il avait poussé jusqu'à son aboutissement ultime un génocide qui fit, selon certains de leurs historiens, entre neuf et dix-huit millions de victimes : la disparition de tout un peuple, ce qu'Hitler lui-même ne pourra achever une cinquantaine d'années plus tard avec les Juifs. Cette horreur fut refoulée sous le mythe fondateur de la nation américaine : les Pères Pèlerins débarqués du Mayflower en 1620, chassés d'Europe, ou la fuyant, pour des raisons religieuses, avaient pour "destinée manifeste" (sic) de créer outre-mer la nation des "Purs" prédestinés au Salut. En témoigne leur victoire sur le "Mal" – à l'époque les bandes d'Indiens perçues comme "sauvages" - et leur réussite dans les affaires terrestres. Ils se sont trouvés confirmés dans cette idéologie par la rapidité de leur développement économique et de leur accession, en moins d'un siècle, au leadership mondial. On retrouve cette conception dans les discours actuels de Georges W. Bush, pour lequel l'Amérique, protégée par Dieu, représente le "Bien" opposé à l' "Axe du Mal" – les ennemis qu'elle se désigne.

Le même réflexe vertueux amènera les Américains, un peu plus tard, à prendre, dans les "Quatorze Points" du Président Wilson, la tête du mouvement anti-colonialiste. Nouveau refoulement : ils avaient été eux-mêmes, dans un passé tout proche, les colonisateurs les plus impitoyables – de la race indienne il ne subsistait plus que quelques vestiges folkloriques - et les plus esclavagistes - aucune autre nation issue de la colonisation n'avait compté autant d'esclaves que les USA. A eu les mêmes racines le racisme américain, bien qu'il soit en voie de disparition actuellement, car les WASP, (white anglo-saxons protestants) tendent à devenir minoritaires devant l'afflux des Irlandais, Italiens, Allemands, Polonais, Scandinaves, Mexicains, Porto-Ricains etc… et la natalité explosive des Noirs et des Hispaniques : les impurs devaient être séparés purement et simplement dans une première version, devenir égaux en droit mais séparés en fait, dans une seconde. Les quartiers noirs, porto-ricains, chinois etc…témoignent encore actuellement de cet état d'esprit dont la manifestation extrême fut le Ku-Klux-Klan. Mais les non-wasps, qui se hissent maintenant dans la hiérarchie sociale au niveau des wasps tendent naturellement à s'identifier à la classe à laquelle ils accèdent, et en adoptent les comportements. Ils s'identifient aussi aux "Purs", pour s'assurer aussi le Salut. Toutes les composantes des States adoptent ainsi la même idéologie, avec cependant les nuances qu'impliquent leurs origines : la composante raciste se trouve marginalisée, mais l'identification religieuse et culturelle à la Bible s'en trouve renforcée. En découlent le soutien inconditionnel apporté à l'Etat d'Israël, et le rejet de son ennemi : l'islamisme. Les "Purs" ne descendent plus seulement des Pères Pèlerins, mais de plus loin; des trois fils d'Abraham, Japhet, Sem et Cham, avec une petite prédilection rémanente pour le premier – parce qu'il recouvrit la nudité de son père dont Cham se moquait - et une fraternité proclamée à l'égard du deuxième – parce que le Christ se retrouve dans sa lignée. Mahomet aussi ? Non, il nia la divinité de Jésus, ce qui le rejette, lui et ses adeptes, en dehors du peuple de Dieu.

 

 

On rejoint ainsi l'actualité. Les Européens ne comprennent pas que lorsqu'ils s'opposent aux vues de leurs amis d'outre-atlantique, ce n'est pas seulement leurs intérêts que les Américains sentent menacés – sur des intérêts on peut transiger - ou leur sécurité - ils se sentent assez forts pour l'assurer par eux-mêmes, sans le concours des Nations Unies - mais surtout leur statut de "Purs" prédestinés par Dieu au Bien et au Salut, ce qui devrait à leurs yeux leur valoir l'adhésion universelle. Ce qui est bon pour les USA doit être bon pour le Monde entier. D'où la fureur - celle surtout des Wasps - lorsque les Européens refusent de les suivre : on sape le fondement même de leur bonne conscience et de la légitimité de leur nation.

Ce qui précède ne procède pas d'un anti-américanisme opposé aux Américains d'aujourd'hui, mais d'un effort de compréhension à l'égard d'un peuple qui a réussi, par ses mérites propres et non par la grâce de Dieu, à se hisser au premier rang. C'est l'honorer que de dire que ce qu'il est devenu n'est pas attribuable à une "destinée manifeste", une prédestination voulue par Dieu, mais qu'il n'en est redevable qu'à lui-même.

En Angleterre, le réflexe vertueux a inspiré, comme en Amérique, la campagne anti-léopoldienne, mais il s'agissait là de masquer derrière une bonne conscience, l'invention, en Afrique du Sud, des camps de concentration pour mater l'insurrection des Boers par l'incarcération de leurs familles, l'incendie des villages des Ashanti, les horreurs de la répression en Inde, où les insoumis étaient attachés à l'embouchure des canons, la guerre de l'opium en Chine etc., tous comportements à peu près contemporains de Léopold II.

Le réflexe vertueux a pris en Australie une autre forme : l'adoption dans les familles blanches, ou l'éducation dans des institutions spécialisées, de petits Aborigènes achetés ou arrachés à leurs familles, lesquelles avaient été décimées ou refoulées dans les déserts par les générations précédentes d'Australiens blancs. La vertu de la génération actuelle – en réalité une autre pratique inhumaine - devait dissimuler le crime des précédentes


Le modèle le plus courant de réflexe vertueux a été l'anti-colonialisme. Dans les colonies de peuplement devenues indépendantes – Amérique du Nord et de Sud – il a ceci de particulier : le pays européen d'origine - Angleterre, Espagne -demeure le père que l'on a rejeté, mais qui demeure la référence de la famille dans laquelle on estime devoir se maintenir. De la découle l'importance que les States attachent à la caution de la Grande Bretagne et de l'Espagne dans leurs agissements actuels, et aussi, dans le chef de ces deux derniers pays, le sentiment de se retrouver une descendance outre-mer, l'orgueil d'avoir des fils qui ont brillamment réussi, alors qu'eux mêmes ressentent l'humiliation d'un déclin. Voilà un des ressorts inconscients de l'appui apporté à George W. Bush par les dirigeants de Grande Bretagne et d'Espagne.

A l'égard des autres colonies - injustement dénommées d'"exploitation", et qu'il aurait plutôt fallu appeler de "développement" - le réflexe vertueux réside dans la repentance, qui masque le criminel abandon dans lequel les pays ex-colonisateurs laissent les P.M.A. (les Pays les Moins Avancés") que sont devenus, pour la plupart, leurs anciens territoires d'outre-mer.


Les "sanglots de l'homme blanc" lui permettent de ne consacrer que des aumônes (quelques millièmes de leur P.N.B.) aux centaines de millions d'humains qu'une décolonisation mieux conduite aurait entraîné au-delà des rivages de la prospérité atteints dans l'ordre colonial.

Existe-il chez les anciens coloniaux un "réflexe vertueux" ? Certains de nos contempteurs prétendent le trouver l' "action civilisatrice" présentée comme un alibi. C'est inexact : le réflexe vertueux apparaît après la commission du crime qu'il est censé compenser, et il aboutit généralement à commettre de nouveaux crimes. L'action civilisatrice a été, au contraire, concomitante de la colonisation, et bénéfique.

C'est, finalement, cette bonne conscience qui est irritante : on voudrait bien voir les coloniaux s'accuser de la situation catastrophique des anciennes colonies, résultat de l'abandon dans lequel les anti-colonialistes et les tiers-mondistes les ont laissées. Ces derniers entreprennent donc de démontrer que les Indépendances étaient justifiées. Mais là encore ils aboutissent dans une impasse.


Les anciens coloniaux n'ont pas besoin d'en être convaincus : les Indépendances furent l'aboutissement des idées relatives aux Droits de l'Homme, déjà contenues, avant même qu'ils ne furent proclamés, dans leur action civilisatrice, si bien que les Indépendances furent obtenues par les colonisés eux-mêmes, et non point par l'action de leurs faux alliés.

Il reste, malgré tout, que toute bonne conscience agace, celle des States comme la nôtre. C'est pourquoi, à l'inverse du comportement des Américains, nous nous abstenons d'afficher de trop belles âmes, sachant que les mérites ressortent, non point de l'arrogance de ceux qui y prétendent, mais de l'attitude à notre égard ceux qui en ont bénéficié. Cette attitude est éloquente : en dehors de leur pays de naissance, celui de leur ancien colonisateur demeure leur seconde patrie, celle d'accueil dans la détresse, de référence culturelle et de préférence par rapport à toutes les autres nations.