LES PRINCIPALES CULTURES DE L'HUMANITE

Leur diffusion par la colonisation


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La première mondialisation

 

   

La mondialisation ne date pas que d'aujourd'hui. La première se confondit avec la dispersion de l'espèce humaine sur tous les continents.

A l'aube de l'humanité, lorsque celle-ci ne comptait que quelques centaines de milliers ou quelques millions d'hommes - au lieu des six milliards que l'on vient d'atteindre il y a quelques jours - la séquence des innovations techniques et culturelles se retrouve partout la même : taille de la pierre, culte de morts, feu, peintures rupestres, agriculture, écriture, métallurgie du cuivre, du bronze de l'or et du fer, monnaie, observations astronomiques, calendriers, furent inventés partout dans le même ordre immuable.

 

Les décalages chronologiques peuvent nous paraître considérables d'un peuple à l'autre pour la même innovation, mais ils ne sont que relativement courts par rapport à la durée de l'humanité : celle-ci naquit il y a 3 ou 4 millions d'années, mais ses premières inventions ne datent que de 400.000 ans environ.

Lorsque Christophe Colomb découvrit l'Amérique, la civilisation espagnole ne devançait que de 3.000 ans (un millième de la durée de l'humanité) celle des Aztèques et des Incas, et se situait même niveau, ou même un peu retard, par rapport à celle des Chinois et des Arabes.

Les fondements des cultures

 

   
Au surplus, les retards technologiques, institutionnels et économiques sont vite rattrapés : il n'a fallu, par exemple, que quelques dizaines d'années pour que le Japon passe d'un Moyen Age féodal au niveau de l'Europe et de l'Amérique actuelles. Dans le domaine artistique, les évolutions sont encore plus rapides : tout en conservant leur identité culturelle, les Japonais se situent aux premières places dans les concours de musique classique. Ils sont suivis de près, dans tous ces domaines, par les Chinois et les "Dragons" asiatiques : Singapour, Taiwan, Corée du Sud.

Devant la rapidité de ces évolutions, il faut bien constater que le noyau dur des cultures demeure la religion (ou la morale) et la langue. Les arts, les sciences, les techniques, les façons de vivre et les institutions sont beaucoup plus labiles et ne caractérisent que des états momentanés ou des époques de la culture d'un peuple.

Parmi les premiers hominidés, il n'existait guère de différence culturelle : ils pratiquaient tous la technique de la pierre taillée (qui n'était pas aussi simple qu'on le croit : essayez donc de tirer un couteau bien droit et bien tranchant, ou une flèche acérée d'un morceau de pierre), faisaient jaillir le feu de dispositifs bien plus compliqués que nos allumettes, pratiquaient le culte des morts et des ancêtres, et craignaient les forces de la nature, bien plus grandes que les leurs.

 

L'animisme

 

   

Pour qu'ils puissent communiquer avec elles, afin de les rendre favorables, il fallait qu'ils les dotent d'une âme semblable à la leur, accessible par un langage et des rites appropriés, connus des chamans et autres sorciers.

L'animisme, culte de la force vitale incarnée dans tous les êtres dotés de force ou de mouvement (les êtres vivants, la pluie, le vent, les eaux, les sources et les mers p.ex.), conjugué au culte des ancêtres, est ainsi devenu la religion commune à toute l'humanité, et qu'on retrouve encore de nos jours aussi bien dans la forêt brésilienne, que le désert australien et la brousse africaine. C'était notamment la religion des Bantus, avant leur christianisation.

Loin d'avoir été totalement éliminée, l'influence des sorciers demeure considérable; toute mort ou maladie grave est suspecte d'avoir été provoquée par des maléfices, et même les rites chrétiens ont conservé des traces des cultes antérieurs sous la forme des danses et chants collectifs qui, dans l'ancienne religion, étaient censés imprégner la communauté de forces positives, ou effrayer les mauvais esprits.

 

L'apport bantu à la culture universelle demeure considérable : il a introduit une nouvelle conception de la musique, avec la prédominance du rythme et d'un état d'esprit particulier, le "blues", qui a également imprégné les façons de penser, entre le romantisme, la nostalgie et l'expression des forces intérieures. Dans les arts figuratifs, aussi, ils ont été des précurseurs de la stylisation des formes, et de la matérialisation des forces spirituelles. Enfin, nous essayons en vain de reproduire leur sens de la collectivité et de la solidarité, et ne pouvons y substituer que des institutions sociales dépourvues d'âme et de spontanéité. Nous n'en conservons pas moins la nostalgie d'une société où le sentiment précède la raison dans les comportements collectifs.

Quiconque a assisté à une grand-messe congolaise, en est sorti avec le sentiment que nous avons perdu le sens religieux, qui devrait exprimer, par des chants joyeux et des danses, le bonheur de partager la même foi et la même espérance dans le Christ, et la même solidarité entre tous les participants. Le renouveau spirituel nous viendra-t-il de l'Afrique noire ?

A partir de ce fond commun animiste, partagé pendant 400.000 ans par toute l'humanité, se dégagèrent deux tendances relativement récentes : elles ne datent que de quelques milliers d'années.

Le polythéisme

 

   

Pour l'une, les forces naturelles étaient tellement nombreuses et mystérieuses qu'il fallait, pour mieux les identifier, leur donner des caractères humains, qu'ils surpasseraient par des attributs divins.

On créa donc des dieux anthropomorphes du feu, des vents, des eaux, de la mer etc.…, ce qui n'empêchait personne de les honorer sous la forme particulière qu'ils revêtaient pour lui : tel volcan proche et menaçant, tel vent plus favorable qu'un autre, telle source etc.…

 

La tendance à la hiérarchisation aboutit à l'invention d'un dieu des dieux qui devait être plus puissant et dépouillé des attributs spécifiques des autres, que l'on s'attacha aussi à mieux définir.

On reconnaît là le polythéisme des cultures aryennes, hindoues, grecques, latines, celtes, gauloises etc.… entre lesquelles il faut cependant établir des distinctions, suivant le sort qu'elles réservent aux défunts, autre préoccupation essentielle des religions et des cultures.

L'hindouisme

 

   

Citons en exemple, non pas, pour le moment, les cultures polythéistes gréco-latines qui n'ont concerné que quelques millions d'individus de jadis, mais un modèle dans lequel s'identifient près d'un milliard d'hommes d'aujourd'hui : c'est l'hindouisme.  Il rassemble des populations d'origines très différentes : dravidiens noirs, proto-indo-européens de la civilisation de l'Indus, aryens venus d'Ukraine, malais, indochinois et indonésiens.

Il reconnaît une multitude de dieux, variables suivant l'endroit où il sont honorés, mais seulement trois dieux principaux : Brahma, Vishnou et Shiva. Tous, grands et petits dieux, sont des manifestations d'une réalité suprême, le Brahman. En lui, tous les hommes peuvent également se rejoindre, par la transmigration des âmes. Pour y parvenir, ils doivent échapper aux avatars, à l'éternel retour des choses, qui détermine ce que sera, après la mort, leur existence dans une vie nouvelle : chacun, suivant qu'il aura fait le bien ou le mal, et se sera plus ou moins détaché de l'éphémère et de l'illusoire, se réincarnera dans une forme plus ou moins élevée de l'échelle des êtres. Lorsqu'il aura éteint en lui tout désir, il disparaîtra dans l'absolu du Brahman.

 

Cette conception, qui prône le renoncement à toute ambition, ne favorise évidemment pas le progrès, mais sur le plan moral, elle a d'incontestables mérites. Gandhi est certainement le modèle le plus représentatif de l'hindouisme : sa chèvre, son rouet et son pagne symbolisaient le détachement des richesses et des progrès matériels, tandis que son apostolat de la non-violence manifestait la puissance des valeurs morales, qui triomphèrent de la célèbre armée britannique des Indes dans la conquête de l'indépendance. C'est par sa personnalité et ses vertus que l'hindouisme a le plus influé sur la culture universelle. Mais on oublie toujours de rappeler la formation d'avocat qu'il reçut à Londres et son amitié avec Lord Mountbatten, Vice-Roi des Indes, qui lui permirent de rendre l'hindouisme accessible au commun des esprits occidentaux. Auparavant, celui-ci était surtout connu par la vision qu'en donnaient les missionnaires, et par sa version agnostique, le bouddhisme.

Les institutions traditionnelles hindoues - qui se maintiennent en dépit de leur abrogation officielle au nom de la démocratie - reflètent la diversité des origines de la population de l'Inde : dans le système des castes, les dravidiens noirs occupent le bas de l'échelle sociale, et les brahmanes blancs le haut. La transmigration des âmes atténue en principe la rigidité de cette hiérarchie : chacun peut accéder par la vertu et le détachement à une classe supérieure, mais dans une autre vie seulement.

L'art hindou reflète aussi le cycle perpétuel des transformations du monde, et la prolifération des formes que prennent les êtres dans leurs migrations.

 

Les cultures chinoises

 

   

L'autre tendance, non pas athée mais agnostique, fut celle des Chinois. Libre à chacun d'honorer des ancêtres et l'une ou l'autre entité surhumaine de son choix, dragon ou autre, mais tous doivent s'accorder sur des règles de vie. Tel fut l'enseignement des Confucius, Lao-Tseu et Bouddha.

Selon Confucius, si l'homme cultive et respecte sa propre personne, il diffuse un principe d'ordre appelé à devenir universel : la sagesse. Celle-ci rassemble des préceptes moraux qui doivent régir la vie ici-bas, quel que soit l'inconnaissable au-delà : devoirs envers la famille et la société tels que la piété filiale, la déférence et la fidélité vis-à-vis des supérieurs, le respect de la justice, qui implique que l'on ne fasse pas aux autres ce qu'on ne voudrait pas subir soi-même. Il se dégage de cet enseignement que les relations entre le souverain et les sujets, entre le père et le fils, entre les amis sont des règles immuables, ce qui semble impliquer que toute réforme sociale serait contraire à l'ordre naturel.

Quant au taoïsme, on pourrait l'assimiler à un hindouisme athée, car il prétend montrer la voie correcte qui mène à l'absolu : l'homme peut atteindre le bonheur en suivant l'exemple de la nature : il ne faut rien faire qui soit en contradiction avec elle, mener une vie simple exempte de désirs et d'ambitions. Le taoïsme met l'accent sur la relativité des valeurs et l'insignifiance des hommes par rapport au vaste univers, dont il n'est qu'une des innombrables manifestations extérieures.

 

La doctrine bouddhiste se présente également comme un hindouisme athée : tout être est soumis au cycle des réincarnations avec la douleur et la souffrance que chaque vie successive implique. Si l'on éteint en soi les désirs propres aux êtres vivants, il est possible d'être libéré, c'est-à-dire de mettre fin au cycle des réincarnations et de disparaître dans l'absolu.

Revanche de l'esprit mystique, Confucius et Bouddha seront ultérieurement eux-mêmes déifiés.

C'est sous sa forme divinisée que le bouddhisme atteindra sa plus grande extension géographique, chaque peuple, du Japon au Tibet et à l'Insulinde pouvant le revêtir des attributs correspondant le mieux à sa culture. Sous ses différentes formes religieuses, il se prêtera aussi mieux aux changements et aux adaptations que les formes athées de la pensée orientale. Ces dernières prônent en effet le conservatisme dans les concepts et les institutions

L'art chinois, par exemple, répétera à l'infini pendant des siècles les formes les plus achevées de palais, de vases, de sculptures de dragons et de peintures de paysages et de jardins. A l'époque de notre Moyen Age, les technologies étaient en bien des domaines plus perfectionnées en Chine que chez nous, mais le saut vers la science ne put s'accomplir : au-delà de l'empirisme des inventions, dès qu'il fallut en généraliser et structurer les fondements, l'immobilisme et le conservatisme prévalurent. Il en fut de même dans le domaine politique : les changements ne résultèrent jamais d'évolutions progressives, mais d'invasions mongoles et mandchoues, ou de révolutions paysannes ou prolétaires.

La Chine révéla au Monde qu'un gouvernement agnostique pouvait régir les hommes, à condition de respecter toutes les croyances. Il n'était pas besoin d'une souveraineté de droit divin, ni que l'Etat tire sa légitimité d'une religion spécifique, ou des suffrages de la population. On est encore loin de la démocratie, qui n'a jamais fonctionné en Chine, mais très près de la tolérance. L'apport technologique fut aussi considérable : beaucoup de grandes invention naquirent en Chine.

 

Le monothéisme

 

   

Le monothéisme est-il issu du polythéisme par l'émergence d'un Dieu unique, qui aurait supplanté, puis éliminé les autres ? Les tentatives d'explication dans ce sens ont toutes échoué : lorsqu'il est issu d'un panthéon, l'Etre suprême n'a jamais vécu longtemps : le dieu égyptien Amon n'a duré que le temps du règne d'Aménophis IV, le sémitique El a vite été remplacé par des Baal multiformes, les religions à mystères et les croyances néoplatoniciennes et pythagoriciennes du monde gréco-romain n'ont pas survécu aux sectes qui les prônaient.

Le mazdéisme en Inde et en Iran n'a plus guère d'adeptes, mais il survit depuis environ trois millénaires, parce que son monothéisme n'est pas issu d'un polythéisme antérieur, mais d'un livre sacré qui aurait été brûlé par Alexandre le Grand. Les religions monothéistes sont toutes issues directement d'un message divin. Celui d'Ahura Mazda décrit son combat contre une sorte de démon, Ahriman. Il en découle que le devoir de l'homme consiste à renforcer par des actes bons la puissance de Dieu.

Abraham, lui aussi, qui nomadisait au XIXe siècle avant J.C. à la tête d'un petit clan araméen entre les vallées de l'Euphrate et du Nil, semble n'avoir pas eu à se dégager d'un polythéisme antérieur. La révélation qu'il reçut du Dieu unique suffit à le convaincre, mais il fallut, pour qu'on l'entende, que Moïse vienne, avec les Tables de la Loi sous le bras, briser les faux dieux encore adorés par son peuple six siècles plus tard. La Bible, jusqu'à l'époque des Rois, abonde en mises en garde contre les faux dieux et en rappels de l'unicité de l'Eternel, preuve que les dérives vers les cultes des peuples voisins, et notamment en faveur d'une coexistence de Jéhovah avec les dieux El et Baal, n'ont pas manqué. Même après le décès de Salomon, un schisme se produisit et sépara vers l'an 900 av. J.C. les peuples de Juda et d'Israël. Il ne fallut pas moins d'une lignée de cinq prophètes, émissaires avant Jésus-Christ de Dieu lui-même, pour combattre les tendances idolâtres qui se propagèrent encore au sein d'une multitude de sectes jusqu'à la venue d'un Sauveur, membre lui-même de la secte de Esséniens, la plus orthodoxe et la plus austère de toutes. Il ne fut pas cru non plus par les Juifs qui le firent crucifier. Il fallut attendre Maimonide (1135-1204 après J.C) pour voir fixés de façon définitive les dogmes du judaïsme.

 

Nous n'aurions pas parlé du judaïsme, qui n'est plus une des grandes cultures de l'humanité sinon par le nombre de personnalités éminentes qui le représentent dans nos sociétés, où ils se sont intégrés, si Abraham n'était revendiqué par les Chrétiens et les Arabes comme leur père spirituel commun, au travers de ses deux fils Ismaël et Isaac, têtes, respectivement, des lignées arabe et judéo-chrétienne. Cette dernière, associée aux apports gréco-romains, sera à l'origine de notre civilisation occidentale, sur laquelle nous reviendrons à la fin de cet article.

 

La civilisation arabe

 

   

On ne peut parler de la civilisation arabe que dans le cadre de l'islamisme, dont les 800 millions de fidèles se retrouvent dans des pays aussi divers que la Turquie, l'ex. URSS et l'Indonésie.

En dehors de l'affirmation "Dieu est Dieu et Mahomet est son Prophète", de la croyance en une vie future où les bons seront récompensés et les méchants punis, l'islamisme consiste en l'observance d'un ensemble de rites simples et de règles codifiées par le Coran, et donc en principe accessibles à tous les esprits : la profession de foi ci-dessus indéfiniment répétée, la prière, l'aumône, le jeûne du Ramadan et le pèlerinage à La Mecque pour ceux qui en ont les moyens, auxquels il faut ajouter, pour certains, la guerre sainte et l'application du Coran, et de lui seul, dans les rapports de droit, civil et pénal. Se trouve ainsi légitimé le traitement discriminatoire réservé aux femmes et aux adeptes d'autres religions. Il en résulte des rigidités peu favorables au développement.

 

Cette affirmation n'est cependant exacte que pour les formes les plus intolérantes de l'islamisme. On ne peut oublier en effet que les Arabes nous ont transmis une grande partie de la culture gréco-romaine, et qu'ils ont enrichi l'humanité des connaissances de leurs médecins, mathématiciens et astronomes. La minceur du contenu philosophique et théologique du Coran, trop strictement encadré dans la forme de courtes sourates parfois contradictoires, et toujours empiriques, a permis à ses meilleurs esprits de s'épanouir dans les périodes de relatif libéralisme intellectuel qu'il a connu, en Espagne, en Mésopotamie, en Asie Centrale et en Turquie notamment.

Dieu et l'Homme ne pouvant être représentés, l'art musulman s'est distingué par une richesse dans les motifs décoratifs, calligraphiques et ornementaux extraordinaire. La légèreté, l'élégance et l'imagination contrastent avec la solidité et le relatif conformisme à quelques modèles de nos arts médiévaux. L'art musulman nous a aussi enseigné que l'abstraction et le libre exercice de l'esprit peuvent engendrer des formes aussi harmonieuses que l'imitation de la nature. Il a diversifié et élargi la vision de l'art que nous avons héritée des trop parfaites réalisations classiques.

La civilisation occidentale

 

   

La civilisation occidentale, dans laquelle il faut inclure l'Europe, l'Australie, l'Amérique du Nord et une grande partie de l'Amérique du Sud, soit aussi le milliard d'hommes des autres grandes cultures, se distingue surtout par l'unicité de ses origines : les peuples indo-européens venus des plaines de l'Ukraine. Hongrois, Finlandais et Basques d'autres origines sont très minoritaires en Europe, de même que les survivants des Indiens d'Amérique et des aborigènes d'Australie qui n'ont d'ailleurs pris aucune part dans la genèse de la culture occidentale. Nos langues, toutes à désinences, sont aussi fort proches les unes des autres, si on les compare aux agglutinantes et isolantes des autres peuples. Toutes les religions, catholique, orthodoxe et protestante ont en commun le christianisme.

L'origine de la culture européenne se situe donc, ni à Athènes, ni à Rome, ni à Jérusalem; mais dans le sud de la Russie, où naquit l'unité linguistique et d'où partirent les Celtes, Italiotes, Achéens, Doriens et les peuples insulaires qui créèrent la civilisation mycénienne, en Crète et à Santorin. Suivirent les civilisations grecque et romaine, sans oublier celles des Celtes, dont héritèrent nos ancêtres gaulois bien avant que le legs gréco-romain leur parvienne.

Classiquement, la guerre de Troie, l'Iliade et l'Odyssée marquent le début de l'hellénisme. L'héroïsme et les exploits surhumains ne sont plus l'apanage des dieux. L'homme deviendra progressivement la mesure de toute chose, et son jugement déterminera ce qui est beau, bien et vrai. L'héroïsme individuel dans la guerre, l'harmonie et la raison dans les œuvres de la paix deviendront les valeurs suprêmes. L'univers ne sera plus inconnaissable, mais régi par des lois que la raison humaine peut découvrir. Ce libéralisme intellectuel permettra aux savants grecs de mesurer la Terre, sa distance à la Lune et au Soleil, de décrire les espèces minérales, animales et végétales, de fonder une arithmétique et une géométrie, dont les principes sont toujours enseignés de nos jours. La philosophie héritera de théories les plus diverses et les plus contradictoires. A ce foisonnement de conceptions nées d'une conscience humaine brusquement libérée, s'opposera l'équilibre et l'harmonie de l'art classique, qui est demeuré la base de l'enseignement de nos académies.

 

Alexandre le Grand et ses successeurs répandirent l'hellénisme dans tout l'Orient, de l'Inde à l'Egypte, mais il n'y trouva point le terreau qui eût permis aux semences ainsi répandues de germer durablement. Il leur fallait retrouver le sol européen. Ce fut l'œuvre de Rome, qui sut aussi ordonner par ses lois, ses ingénieurs et ses armées un développement conceptuel et territorial qui serait, sinon, devenu anarchique. Rome conférera à l'hellénisme européen la solidité, et la durabilité dans l'expansion qui lui manquaient dans un contexte exclusivement grec. La langue latine et l'urbanisation imposées par les Romains furent les principaux outils de cette romanisation.

Quel fut le rôle du christianisme dans ce deuxième ou troisième âge de la civilisation européenne ?  C'était la religion de beaucoup de petites gens sans importance, qui ne pouvaient espérer le bonheur que dans l'au-delà. Les âmes pieuses célèbrent avec raison les mérites des martyrs, mais l'influence des nouvelles croyances demeura occulte jusqu'à l'édit de Milan (313), par lequel l'empereur Constantin le Grand prescrivit la tolérance à l'égard de la religion chrétienne, devenue probablement, entre-temps, la religion de la majorité du peuple. Cet édit fut interprété comme une officialisation du christianisme, et l'empereur fut de plus en plus souvent amené, pour se maintenir, à prendre parti pour l'orthodoxie de la majorité contre les hérésiarques. Il devint ainsi, peut-être sans le savoir ni le vouloir, le principal agent de l'unification religieuse de l'Europe.

Au Moyen Age, les moines prirent le relais dans la transmission de l'idéal judéo-chrétien en l'enrichissant d'une théologie plus cohérente que celle qui se dégageait des conciles. Saint Thomas la combina avec la philosophie des Anciens, surtout celle d'Aristote, dont l'héritage ne fut ainsi pas perdu. Les monastères couvrirent l'Europe d'un réseau de centres culturels et de bienfaisance, où la recherche prit progressivement de plus en plus d'importance. L'objet en était pour les uns la confirmation textuelle toujours répétée des vérités religieuses, et pour les autres la découverte d'idées nouvelles.

 

La priorité passera progressivement des textes à la raison, Dieu ne pouvant avoir créé un monde déraisonnable. Les Croisades, en mettant les Européens en contact avec une civilisation plus raffinée que la leur, et, à la fin du Moyen Age, la transmission par les Arabes des découvertes scientifique des Anciens, renforceront ce courant rationaliste. La préoccupation majeure devint de remettre sans cesse la Foi en accord avec la Raison.

La Renaissance donna le coup de grâce aux dogmatismes dans les domaines scientifique et artistique. Les Grandes Découvertes géographiques mettront l'Europe en contact avec des humanités inconnues, qui poseront la question de l'universalité de la nature humaine : qu'est-ce que l'homme, quels sont ses droits et ses devoirs naturels, puisque beaucoup ignorent les Livres Saints et n'ont donc pu recevoir la Révélation. Que de tels droits et devoirs puissent exister dans l'ignorance et en dehors de la volonté de Dieu soulève le problème du Droit et des libertés "naturelles", qui sera résolu par des actes purement laïcs : la Déclaration d'Indépendance des Etats-Unis, la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen des révolutionnaires français, et la Déclaration des Droits de l'Homme des Nations Unies.

Apparaissent ainsi comme essentiellement d'origine européenne les concepts d'individu opposé à la collectivité, de la personne titulaire de droits civils, de citoyen doté de droits et de devoirs civiques et politiques existant par eux-mêmes, et non pas en fonction d'une force extérieure. Emergent les idées de liberté, de limitation et de séparation des pouvoirs, des diversités culturelles à respecter, ainsi que de la valeur des réflexions et des opinions personnelles, garantes de la créativité et du progrès. Ces concepts, spécifiquement européens, diffusés partout dans le Monde par la colonisation, sont devenus universels. Ceux qui prétendent y échapper, ou revenir vers un passé révolu au nom de l'un ou l'autre intégrisme, se mettent eux-mêmes au ban des nations.

 

Sources :