DECOLONISATION

Par Oscar Libotte, Président Honoraire de l'Urome

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Le XXe : un siècle trop court pour une trop rapide décolonisation

 

 

Pour maints historiens et chroniqueurs, il n'aurait duré que le temps d'une vie humaine : 75 ans, du début de la première guerre mondiale, en 1914, à la chute du mur de Berlin, en 1989. Auparavant, la Belle Epoque du début du siècle n'aurait fait que prolonger un long XIXe, marqué par l'essor de la bourgeoisie sortie gagnante des révolutions sociales et économiques. Après 1989, nous sommes entrés dans le siècle de la mondialisation sous l'hégémonie d'une seule superpuissance.

La rupture

La première Guerre Mondiale marqua la rupture.

Auparavant, les campagnes militaires visaient des objectifs précis, une conquête territoriale, une hégémonie, la défense de l'une ou l'autre valeur, religieuse, citoyenne ou aristocratique. On savait pourquoi l'on combattait. Les conflits étaient aussi l'affaire des militaires, et n'engageaient en principe pas les civils, ni la totalité des ressources des nations.

 

 

En 1914, la guerre surgit d'un attentat commis dans un petit pays presque inconnu sur un archiduc qui l'était presque autant, et d'un jeu de dominos d'alliances politiques. Pour la première fois dans l'histoire, elle confronta des dizaines de millions d'hommes de toutes les parties du Monde, qui n'avaient d'autre ressort que la haine de l'ennemi qu'on leur avait assigné. Aux combattants de cet interminable conflit, la guerre ne pouvait paraître qu'absurde : elle s'immobilisa pendant des années le long de fronts purement défensifs, et ce au prix d'innombrables victimes qui tombèrent sans savoir vraiment pourquoi. Ce sentiment se propagea à l'arrière, dans les familles déchirées par les mobilisations de masse, endeuillées, affligées de blessés et d'handicapés, appauvries ou ruinées par les destructions et les réquisitions, et souvent affamées, comme en Russie, par des pénuries et des famines s'ajoutant à la pauvreté et aux inégalités préexistantes.

Le sentiment d'absurdité se substitua à la foi dans le progrès illimité que la Raison semblait avoir promis à l'humanité, depuis la Renaissance, et au travers du siècle des Lumières et de la Révolution française. Les mouvements artistiques et littéraires se firent l'écho de ce scepticisme : la vie n'avait plus de sens en elle-même : à chacun de s'en construire un, s'il en avait l'imagination et le courage, ou de subir une aveugle fatalité. Le surréalisme, Sartre et Camus, témoigneront vers la fin des années 30 de l'esprit du temps.

Une illusoire illumination vint cependant de l'Est : le communisme semblait pouvoir imprimer une nouvelle direction à l'évolution humaine : l'internationalisme marxiste. Beaucoup d'intellectuels crurent sortir de l'absurdité en adhérant aux mouvements de gauche, marginalisant ainsi ceux qui, ne pouvant se résoudre au fatalisme historique, optèrent plutôt pour le volontarisme et le patriotisme de droite. Les perdants et les négligés dans le nouvel équilibre mondial issu du Traité de Versailles, qui estimaient aussi ne pouvoir se laisser entraîner dans le courant d'une Histoire défavorable pour eux, se radicalisèrent dans la réaction, le nationalisme et le fascisme.

 


La Grande Crise et la seconde Guerre Mondiale

 



La crise économique de 1929 vint ébranler les dernières certitudes de ceux qui croyaient qu'à défaut de la Raison et du "sens de l'Histoire", le libéralisme du Marché assurerait au moins la prospérité matérielle et une alternative au déterminisme historique du marxisme. La Grande Crise eut le mérite de déboucher sur une voie médiane entre les totalitarismes de gauche et de droite : le New Deal de Roosevelt en Amérique et les idées de Keynes en Europe inspirèrent, à des degrés divers, le renouveau des anciennes idéologies chrétienne, socialiste et libérale sur l'Ancien Continent, des tendances conservatrices et travaillistes en Grande Bretagne, et des "grands partis" républicain et démocrate dans le Nouveau Monde.

 

 

Une nouvelle démocratie en sortira. Elle sera basée sur le suffrage universel, le syndicalisme, le dialogue social et le contrôle de l'économie par le pouvoir politique.

La guerre 40-45 put ainsi un moment être perçue comme un affrontement inévitable entre les totalitarismes allemand, italien et japonais et les nouvelles démocraties.

A la guerre sans but de 14-18, dont personne n'aurait plus voulu, succéda le conflit idéologique, mais pour un temps seulement. De nouveau, l'absurdité prévalut : les démocraties durent accepter l'alliance avec la dictature stalinienne, et ce qui ne devait être qu'une Blitzkrieg déboucha sur les plus grands massacres de l'Histoire. Aux pertes militaires, comparables ou supérieures à celles du conflit précédent, s'ajoutèrent les holocaustes générés par les génocides et les bombardements systématiques. On ne s'arrêta qu'au seuil de l'horreur absolue : la guerre atomique.


Nouvelles Illusions et contradictions

 



L'illusion prévalut de nouveau : un nouvel ordre international semblait pouvoir être instauré par l'équilibre entre l'Est et l'Ouest regroupés dans deux Blocs, ceux des Traités l'Atlantique et de Varsovie, et par le dialogue au sein d'une Organisation des Nations Unies, unanime - à peu près et souvent du bout des lèvres - autour d'une Déclaration Universelle des Droits de l'Homme. Mais celle-ci, pour les uns impliquait la prévalence des droits personnels dans l'égalité des Nations, et pour les autres la précellence des Etats dans l'application des Droits individuels.

Le Conseil de Sécurité, en prévoyant un droit de veto pour les tenants de l'une et l'autre thèse, consolida cette divergence d'idées et d'intérêts. Le gagnant de la politique des Blocs et du droit de veto fut, pour un temps, le communisme qui put s'étendre impunément de l'Allemagne de l'Est à l'Indochine, gagnant d'un coup un milliard d'adeptes forcés.

 

Les tenants des droits individuels ne rallièrent, à terme, que des vaincus, l'Allemagne de l'Ouest, l'Italie et le Japon, et perdirent l'hégémonie mondiale reconnue en fait jusqu'alors à l'Europe. L'Amérique prit le relais, mais en abandonnant dans des sortes de no man's-lands les "non alignés" qui se fédérèrent à Bandoeng en 1955, pour renforcer en fait le camp anticolonialiste et anti-occidental.

L'imbroglio prévalait de nouveau : les démocraties européennes victorieuses de la dernière guerre furent reléguées au second plan par l'essor économique des vaincus, l'Allemagne et le Japon, et les USA se retrouvèrent derrière l'URSS dans la conquête de l'espace et dans les capacités stratégiques : le communisme s'installait à ses portes, à Cuba et en Amérique du Sud, et les chassait du Vietnam.

Les anciens Alliés se divisent : la France sort de l'OTAN et la tentative de reconquête du canal de Suez par les Français et les Britanniques se heurte au veto américain. On assiste même à un début de retournement des alliances : Américains et Soviétiques coopèrent dans l'espace et dans le "containment" atomique.

Les guerres redeviennent régionales et se multiplient : Israël/ Pays Arabes - Iran/Irak - Inde/Pakistan - Cambodge/Vietnam - Angleterre/Argentine aux îles Malouines, etc., sans compter les innombrables conflits africains. Partout, l'ONU affiche une consternante impuissance.


La Fin de la Politique des Blocs

 



La chute du Mur de Berlin en 1989 mettra fin à la politique des Blocs et au "danger de nouvelles guerres mondiales, chaudes ou froides, menées par des grandes puissances, avec des scénarios de destruction massive toujours plus apocalyptiques" (E.J. Hobsbawn) De nouveaux espoirs se lèvent : on parle de la "fin de l'histoire", dès lors qu'elle ne serait plus régie par le déterminisme historique de la lutte des classes et par la fatalité des conflits, aucune alternative ne subsistant face à la loi du marché tempéré par la démocratie (Fukuyama) .

Commencerait alors l'ère des hégémonies universelles : celle des USA aujourd'hui, du Japon ou de la Chine demain, se succédant pacifiquement dans le cadre d'un ordre économique mondial, et du mouvement millénaire des civilisations d'Est en Ouest.

Pour d'autres, les conflits deviennent ou deviendront "civilisationnels" (Huttington) : les guerres n'opposeront plus des nations, mais des civilisations : l'occidentale, l'orthodoxe, la latino-américaine, l'africaine, l'islamique, la chinoise, l'hindoue, la bouddhiste et la japonaise. La guerre des Balkans en fournit un exemple : elle a affronté les civilisations occidentale, orthodoxe et islamique. Le conflit indo-pakistanais oppose deux puissances atomiques : une islamique et une hindoue, mais sans risque apparent de généralisation mondiale : les cultures sont trop diverses et fragmentées par l'histoire et les langues (l'islamique p.ex. entre chiites et sunnites, ou entre turcs, arabes, indonésiens etc…). De plus, la puissance hégémonique du moment arrêtera tout conflit qui risquerait de compromettre son contrôle sur le fragile équilibre entre les civilisations : de nouveau, l'exemple balkanique vient à l'esprit.

 


Les Sciences, les Arts et les Lettres

 



Le tournant de 1989/1990 a été, comme celui de 1914, précédé d'une révolution scientifique : avant la Première Guerre Mondiale, les théories physiques, comme celle de la Relativité d'Einstein, avant la Seconde, la remise en cause de la notion de certitude. Le chaos devient plus certain que l'ordre, et la statistique s'affirme comme critère de la plus ou moins grande vérité des hypothèses. Ces dernières seraient en effet indémontrables par essence : les propositions n'auraient de valeur scientifique que dans la mesure où elles peuvent être plus ou moins rapidement réfutées (C. Popper). Les affirmations irréfutables seraient donc incrédibles, mais les indémontrables, celles qui ne sont ni vraies ni fausses, seraient nombreuses : on ne les connaissait guère parce qu'on ne les recherchait pas.

 

Telles étaient les idées des scientifiques de la seconde moitié du court vingtième siècle, mais elles s'orientent maintenant vers l'organisation qui sortirait du chaos, suivant notre compatriote Ilya Prigogine, qui a reçu le prix Nobel pour avoir initié cette nouvelle révolution scientifique. La biologie et la génétique prennent aussi le pas sur la physique.

Les mouvements artistiques et littéraires, incompréhensifs ou déboussolés, marchent à contresens : Sartre et Camus reviennent à la mode, et les représentations informelles en peinture et en sculpture enclenchent la marche arrière : le chaos et le pessimisme, oui, l'ordre émergeant de l'incertitude, non, ou pas encore.

 

Dans l'opinion publique aussi, la science, auparavant porteuse d'espoirs et de progrès, est considérée maintenant avec méfiance : elle risque de nous mener à l'apocalypse atomique, au désastre environnemental et à la mort de la planète.

Mais l'avenir ne résiderait- il pas dans son contrôle et sa maîtrise, comme l'ordre surgit du chaos lorsqu'un brin d'énergie lui est insufflé ?


La décolonisation

 



L'histoire et l'avenir de la décolonisation se situent dans l'évolution qui vient d'être décrite.

Elle commence à la fin du court XVIIIe siècle (du décès de Louis XIV et de la fin des absolutismes de droit divin à la Révolution Française) par l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique, suivie rapidement par celle des pays latino-américains. En résultent, non pas de rémanentes rancunes contre les anciens dominateurs, mais les trois solidarités issues de la communauté des langues : l'anglo-saxonne, l'hispanique et la portugaise, qui recoupent avec la francophonie et le sionisme les catégories "civilisationnelles " de Huttington. Ces premières décolonisations consolident contradictoirement des colonisations réussies au prix de l'élimination des cultures autochtones

Le Président Wilson, les Indépendances consuelles et les Mandats

Ainsi le premier message du Président Wilson (1913) et ses Quatorze Points (1918), dont le cinquième prévoyait le règlement consensuel entre administrants et administrés des problèmes coloniaux, suivirent de près la relégation dans des Réserves des derniers Indiens survivants de la conquête de l'Ouest (1890).

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Le Président était certainement sincère, et la contradiction lui échappait. Pour lui, les idées des Philanthropes et Humanitaristes de la fin du XVIIIe siècle, qui avaient inspiré la Déclaration d'Indépendance des Etats-Unis, étaient inhérentes à la culture américaine, qui pouvait s'affirmer comme exclusive dans son Nouveau Monde dès lors que le problème des Indiens était réglé

Entre-temps, d'ailleurs, les Britanniques n'avaient-ils pas forcé les Boers d'Afrique du Sud au Grand Trek en les obligeant à s'enfermer dans ces sortes de Réserves ethniques blanches que furent les Etats d'Orange et du Transvaal ?

La création des Mandats par la Société des Nations (1919) s'inscrivit donc dans le cadre des décolonisations consensuelles préconisées par le Président Wilson. Dans le dépeçage de l'empire ottoman, l'Egypte, l'Irak et la Syrie deviennent rapidement indépendantes de commun accord avec la puissance mandataire, la Grande-Bretagne, suivie plutôt de mauvais gré au Liban par la France, qui pressent le déclin de son influence dans les pays arabes.

 

Mais en Palestine, l'autodétermination n'est pas laissée aux Palestiniens : ils devront accepter l'établissement de vastes colonies juives et, à terme, la création d'un Etat d'Israël, et supporter ainsi les conséquences de la Shoah et de tous les antisémitismes d'Est et d'Ouest.

Aux débris de l'empire allemand en Afrique Noire, Cameroun, Ruanda-Urundi, Afrique Orientale, Namibie, dont la maturité politique paraissait moins avancée, les mandataires auront pour tâche de les faire évoluer vers l'autodétermination.

L'absurdité déjà apparente au Moyen-Orient se confirme en Afrique lorsque les territoires sous mandat pourront être gouvernés en fait suivant les mêmes règles et par les mêmes administrations que les Colonies voisines, alors que leurs statuts juridiques et leurs destinées étaient en principe différents.


De la Charte de l'Atlantique à Bandoeng

 



Le mouvement se poursuit par la Charte anglo-américaine de l'Atlantique (1941), l'indépendance de l'Inde, de Ceylan et de la Birmanie négociées entre la Grande-Bretagne et ses colonies asiatiques, en dehors de tout règlement international sur le statut des territoires dépendants. Les obligations et le contrôle des mandataires sont simplement renforcés : en Afrique, le mandat est transformé en tutelle, ce qui en souligne le caractère temporaire, et l'obligation de mener rapidement les gouvernés à l'état adulte, alors que rien de semblable n'est prévu pour les colonies auxquelles ces territoires sont en fait rattachés. De là naîtra plus tard le problème de la Namibie que l'Afrique du Sud considérera comme relevant de sa souveraineté.

 

De la Charte de San Francisco sur les Droits de l'Homme, ne sortiront, comme on l'a vu, que des interprétations contradictoires : il en résulta, pour les pays occidentaux, l'obligation de poursuivre des politiques d'autodétermination, qui deviendront d'indépendance après la conférence des non alignés de Bandoeng (1955), et du côté soviétique le maintien et le renforcement de l'empire stalinien.

La France préférera aux indépendances consensuelles des accords d' "association" avec le Vietnam, le Laos et le Cambodge et, à l'égard de l'Afrique Noire, la Conférence de Brazzaville annonciatrice d'une communauté franco-africaine : elle maintient ainsi une hégémonie dans son ancien empire colonial à ce qu'elle imagine être le moindre prix. Mais les Indépendances négociées suivant le schéma anglo-saxon se poursuivent au Soudan, en Jordanie, en Libye et dans la Corne de l'Afrique.


Les guerres d'indépendance, 1960 et le complexe anticolonialiste

 



Les attitudes réticentes des Pays-Bas et de la France provoquent les guerres d'indépendance de l'Indonésie, du Vietnam et d'Algérie. Bon gré, mal gré, et sous la pression de manifestations plus ou moins violentes, la France négocie avec le Maroc et la Tunisie, tandis que des processus pacifiques se poursuivent dans les colonies britanniques.

La Belgique veut demeurer à l'écart jusqu'en 1955, ne s'éveille au problème colonial qu'après Bandoeng, et s'engage jusqu'aux émeutes de 1959 dans une politique hésitante : de part et d'autre, entre Congolais et Belges, on parle d'autodétermination, de communauté belgo-congolaise autour de la personne du Roi Baudouin, avant que le mot "indépendance" ne soit prononcé par le Souverain belge.

"Indépendance" négociée lors des Tables Rondes, suivant la thèse belge, conquise suivant les nationalistes congolais.

1960 sera l'année des indépendances en chaîne, négociées en général du côté britannique, accordées de plus ou moins bon gré par la France et la Belgique.

Conséquence : le complexe anticolonialiste se développera surtout dans ces deux pays, qui avaient cependant le plus œuvré en faveur des populations indigènes, tandis que ce traumatisme sera évité aux Anglais et à la communauté anglo-saxonne qui les avait éliminées en Amérique et en Australie : bonne conscience de leur côté, auto-culpabilisation de l'autre.

Le chaos qui s'ensuivit dans le Tiers-Monde et sa paupérisation furent le pendant du désordre des idées et de l'enrichissement anarchique des pays développés à la fin du court XXe siècle.

 

 

A lire :

Eric F. Hobsbawn : L'Age des Extrêmes - Histoire du court XXe siècle

Samuel Huttington : Le Choc des Civilisations

Francis Fukuyama : la Fin de l'Histoire

Henri Grimal : La Décolonisation.